J’imagine que vous avez suivi comme moi avec intérêt les travaux de ce jeune étudiant de l’université du Massachussets, Thomas Herndon, qui a dévoilé les erreurs et les oublis de deux économistes « stars » de Harvard, Carmen Reinhart et Kenneth Rogoff. En 2010, leur étude établissait avec certitude le lien entre augmentation de la dette et ralentissement de l’économie. Elle était inexacte.

Les chiffres, vous le savez bien, sont exactement comme les hommes : sous la torture, on peut leur faire dire n’importe quoi. Dans un sens ou dans l’autre. Je n’ai donc ici, pour tout vous dire, pas plus de respect pour l’élève que pour les maîtres. Et au-delà du spectacle toujours réjouissant de voir un petit jeunot renvoyer dans leurs buts deux vieux briscards, rien de bien nouveau sous le soleil : les économistes se trompent, ils se trompent sur tout, ils se trompent tout le temps… même lorsque leurs équations sont justes.

Comme les météorologues ou les chroniqueurs sportifs, ils ont pourtant choisi d’en faire métier. Un métier bien étrange d’ailleurs : se préparer dès aujourd’hui à expliquer demain pourquoi ce qu’on avait prévu hier ne s’est toujours pas produit. Bref, faire métier de se tromper… tout en conservant son métier !

Après tout, leurs erreurs seraient simplement risibles si elles n’étaient pas souvent pathétiques et parfois dangereuses. N’oublions pas que c’est au nom de cette étude américaine (inexacte) de vos prestigieux collègues de Harvard que les Européens ont ajouté sans vergogne de la récession à la récession. Et qu’ils continuent.

De même qu’hier, avec de fausses preuves, on envahissait l’Irak, voici qu’aujourd’hui, avec de fausses certitudes, on continue à envahir… l’avenir !

Car s’il est bien établi que l’économie réelle n’a qu’une faible influence sur les économistes, il s’avère tous les jours que les économistes ont, hélas, une réelle influence sur une économie réelle qu’ils prétendent même guider, orienter et diriger. Ils foncent ainsi vers demain avec une longue vue sans comprendre qu’ils ont déjà du mal à simplement naviguer dans les arcanes d’aujourd’hui, les yeux rivés sur leurs rétroviseurs embués pour qu’hier ne vienne pas nous percuter. « Les économistes sont au volant de notre société alors qu’ils devraient être sur la banquette arrière » disait… John Maynard Keynes (qui conduit d’ailleurs aujourd’hui encore, par procuration, de nombreuses voitures…).

C’est Edgar Morin qui expliquait quelque part que l’économie est, en gros, à fois la science mathématiquement la plus avancée mais également la science sociale la plus arriérée car elle s’est volontairement abstraite des conditions sociales, historiques, politiques, psychologiques et écologiques inséparables des activités économiques qu’elle prétend pourtant expliquer. Exactement ce que dénonçaient les étudiants, au début des années 2000, avec leur mouvement « contre l’autisme en économie », rejetant au passage un enseignement français essentiellement technique et quantitatif qui « ne renvoie au réel que de manière anecdotique ». Las. Faute de n’avoir toujours pas compris que la vraie vie ne se résumera jamais à des chiffres et à des équations, les économistes se fracassent donc presque systématiquement contre ce foutu réel dont ils n’ont, pour la plupart, ni le sens ni le goût.

À ce petit jeu-là, vous êtes un champion du monde. Votre lettre Natixis Flash marchés datée du 22 mars 2007 [PDF] est non seulement, aujourd’hui, un classique des salles de marché mais également une des pages les plus incroyables de la littérature économique, je devrais dire « écocomique » : pardon de vous l’avouer, mais je ne m’en lasse pas. Je la relis même régulièrement. À l’époque, vous énumériez une à une, pour mieux les balayer, toutes les menaces qui pesaient sur la planète : ralentissement de la croissance chinoise, effondrement du marché immobilier aux États-Unis, éclatement d’une crise des « subprimes » qui risquait elle-même de déclencher une crise bancaire et financière. Avec cette conclusion définitive et visionnaire : « Toutes ces affirmations sont fausses. La crédulité et l’absence de sang froid des marchés financiers sont donc remarquables. » (sic)

D’autant plus superbe que, faute de comprendre ce qui se passait dans le monde, vous avez également brillé de façon symétrique, par votre incapacité à voir ce qui se passait sous votre nez. Myope et astigmate. Le double effet Kiss Cool. Sous l’effet de ces mêmes marchés financiers qui « croient n’importe quoi » (mais qui, surtout, ne vous écoutent pas… le monde est méchant), l’action de votre propre banque, frappée elle aussi de plein fouet par la crise des « subprimes » (qui n’existait pas…) a tout de même perdu durablement… près de 95 % de sa valeur ! Propulsant du même coup Natixis à la hauteur d’Eurotunnel dans l’histoire des grands naufrages financiers français. Avec, au passage, bien sûr, quelques dommages collatéraux : la perte de plusieurs centaines d’emplois (mais étrangement pas le vôtre !), des conséquences financières bien réelles sur les comptes de tous vos clients et de ceux de vos maisons mères, Caisses d’Epargne et Banques Populaires (dont les miens, pas de chance…), sans parler des milliards d’euros de pertes fort opportunément garanties par l’État, bien entendu, au nom de la logique que vous incarnez de privatisation des profits et de socialisation des pertes (et que je paye donc une seconde fois en tant que contribuable…)

Bref, tous les économistes se trompent, mais certains exagèrent. Jusqu’à l’indécence parfois. Vous le premier. Alors, de même que le gouvernement a fini par imposer « fumer tue » sur les paquets de cigarettes, commençons par imposer dès aujourd’hui un panonceau obligatoire dès que vous ou vos collègues économistes prenez la parole : « Cet homme raconte n’importe quoi. » Ou bien, si vous trouvez cette mesure trop contraignante, ayez donc la décence d’arborer, de vous-même et avant de parler, le seul signe distinctif possible : un gros nez rouge.

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