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Avec La Nuit est Là, c’est toute l’alchimie burgalesque qui se retrouve sur scène, transposée, transformée, sublimée. De la pop symphonique, très loin de Stromae. Mais du funk qui sent aussi un peu fort sous les bras. Le maestro a répondu à nos questions. Une par chanson. Il s’est volontiers plié à l’exercice. Et la face B sera pour demain.

Le pays imaginaire

Si on vous dit que vous sonnez comme Erik Satie, ça vous fait plaisir ?

Je ne vous répondrai pas comme ce chanteur qui sonne comme le Gainsbarre des mauvais jours et qui se plaint toujours quand on le compare à Gainsbourg… Ça me fait évidemment très plaisir, mais c’est bien sûr complètement disproportionné, et je ne dis pas ça par fausse modestie. J’ai lu, avant de répondre à vos questions, un commentaire sur votre site, en bas d’un article sur les Victoires de la musique où vous me citiez en contre-exemple. Le lecteur trouvait vos louanges à mon égard très exagérées et il a eu cette trouvaille sublime pour me débiner : « Burgalat, on dirait du Dao (sic) qui aurait copulé avec Mahavishnu ». Vous n’imaginez pas à quel point cette définition me ravit et me flatte, comme quoi certaines critiques peuvent être très stimulantes !

Sous les colombes de granit

Bouleversante chanson d’amour. Mais pourquoi en avoir accéléré le tempo ? C’est la scène qui vous met en joie ? Et si l’on vous dit que vous chantez comme une Françoise Hardy au masculin, ça vous met en colère ?

Je ne cherche pas, sur scène, à reproduire les arrangements de studio à l’identique. Je garde les canevas harmoniques mais j’essaie de gommer le côté mille-feuille du travail en multipistes au profit de l’énergie, de quelque chose d’un peu plus direct et resserré qui permette de mettre en valeur l’ossature de la chanson, et en particulier des textes comme celui-ci, qui est l’œuvre de Marie Möör. Quand on a la chance de jouer avec des musiciens comme Les Dragons, ce serait dommage de ne pas profiter du fait que, chez eux, l’énergie n’est jamais au détriment de la subtilité – ce qui est rare.

Nous étions heureux

Très bel hymne au bonheur familial. Mais bonheur passé, bonheur d’, semble-t-il… La nostalgie serait-elle donc passage obligé pour signer une belle chanson ?

Les paroles sont de Matthias Debureaux. Je lui disais combien j’avais du mal à appréhender le présent, que je n’arrivais pas à profiter des instants heureux, que je les percevais plus tard ou que j’oscillais entre le passé et l’anticipation, bref je ressassais des lieux communs et Matthias les a transcendés et synthétisés : « Nous étions heureux mais nous ne le savions pas ».

Sentinelle mathématique

À propos de nostalgie, ce titre mêle les sons : synthés façon années 80, voire décennie précédente, et sonorités encore plus anciennes. Qu’est-ce qui fait qu’une chanson est datée ou pas, démodée ou non ?

Est-ce que c’est parce que la musique, et en particulier la pop, nous semble encore plus liée à la société de consommation que les autres modes d’expression ? On dit ça beaucoup moins pour les films ou les romans alors qu’on ne peut pas toujours dire qu’ils inventent des formes nouvelles à chaque fois. Il y a des gimmicks qui, au moment où on l’enregistre, peuvent rendre un disque désirable et en même temps le rendent pénible à la réécoute quelques mois plus tard. Mes productions ne doivent pas échapper à ça mais j’essaie au maximum d’éviter ça.

Survêt’ vert et mauve

Là encore, accélération manifeste du tempo. Ça frôle même le James Brown… Pour une imparable ritournelle consacrée à la drague, le parallèle avec “Sex Machine” vous choque-t-il ?

Pas du tout mais, comme avec Satie, je ne suis pas sûr que le rapprochement soit à mon avantage. Survet’ vert et mauve, c’est d’abord un super texte de Laurent Chalumeau, et la version sur scène montre à quel point Les Dragons sont proches des meilleures formations soul.

J’ai quelque chose à dire

Même si comparaison n’est évidemment pas raison, vous marchez sur les pas de Jacques Dutronc et de Jacques Lanzmann, ambiance “Opportuniste”. Bertrand Burgalat, chanteur plus dégagé qu’engagé ?

Disons que j’estime que mes opinions personnelles n’ont pas plus d’importance que celles de qui que ce soit. Je suis toujours ravi de m’exprimer sur des sujets de société en tant qu’individu mais non en tant qu’« artiste », un mot que je n’aime pas beaucoup et qui est rarement revendiqué par des personnes très intéressantes. Je ne veux pas prendre en otage l’auditeur ou les personnes qui travaillent avec moi. Mais il me semble que beaucoup de mes chansons parlent du monde dans lequel on vit, d’une façon indirecte certes, mais qui correspond en tous points à ce que je peux penser.

Si j’ai quelque chose à dire, je peux le dire directement ; une fois que c’est dit, je n’ai plus besoin d’ennuyer l’auditeur avec mes théories à la noix. L’autre chose aussi, c’est que j’ai beaucoup de mal à écrire des textes pour moi, et comme j’ai la chance de connaître des auteurs formidables, ça me semble parfois irrespectueux de persévérer. Idem pour la réalisation : voir travailler un cinéaste exceptionnel comme Benoît Forgeard m’enlève toute velléité de diversification.

J’ai quelques énervements sociétaux, quelques obsessions, je ne suis pas sûr que ça ferait de bonnes chansons, même si j’aimerais bien écrire le “Ghost Town” ou le “Dead End Street” d’aujourd’hui. Je n’aimais pas “Foule sentimentale” de Souchon quand c’est sorti, peut-être à cause de l’arrangement pop-rock qui me semblait un peu lourdaud, mais c’est une chanson très forte.

Réveil en voiture

Le texte est sublime. De Houellebecq à Jean-Jacques Schuhl, Tricatel (votre label) a tout d’un repaire de prix Goncourt. La chanson à texte serait-elle spécificité française, au contraire de son homologue anglo-saxonne, sachant que personne n’a jamais rien compris aux paroles de Bob Dylan ou des Beatles ?

Je n’ai jamais rien compris aux textes de Dylan qui ont pourtant l’air excellents mais qui sont un peu trop difficiles à décoder pour moi. Chaque fois que les gens disent “The Times They Are a-Changin’” en hochant la tête comme si c’était la théorie de la relativité, ça me laisse perplexe, je n’arrive pas à faire la différence avec une proposition comme « la pluie, ça mouille », quelque chose doit m’échapper. Bref, je suis plus Ray Davies, Smokey Robinson ou même , un grand parolier sous-coté, ou des chanteurs de country comme Charlie Rich.

13 avril 2014

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