Document - Editoriaux - International - Politique - 17 janvier 2017

La parole des États-Unis ne vaut pas un kopek !

À écouter certains membres du Congrès américain, il faut prendre au sérieux l’hypothèse d’une invasion prochaine des pays baltes par la Russie, invasion qui, ipso facto, entraînerait une guerre contre les États-Unis. Ainsi donc, l’apocalypse qui, par bonheur, n’a jamais eu lieu du temps du goulag, des blindés à Prague, des barbelés à Berlin et des ogives nucléaires à Cuba, deviendrait possible aujourd’hui contre une Russie ouverte à McDonald’s et à Coca-Cola, et qui nous envoie des touristes par charter chaque été. Comprenne qui pourra.

À l’évidence, l’intervention aux côtés de Bachar el-Assad, l’annexion de la Crimée ou les courriels du Parti démocrate ne sont pas des raisons suffisantes pour risquer une guerre mondiale thermonucléaire. Alors comment en sommes-nous arrivés à ce degré de tension entre les deux superpuissances alors qu’au lendemain de la chute du mur de Berlin, l’Occident ne tarissait pas d’éloges sur Mikhaïl Gorbatchev (Михаил Горбачёв). Pour comprendre, il faut poser la bonne question. Comment l’OTAN a-t-elle survécu et même est-elle parvenue à se renfoncer, alors que le pacte de Varsovie a été dissous avec la fin de l’URSS ?

Entre la chute du mur de Berlin (9 novembre 1989) et la rencontre historique entre Helmut Kohl et Mikhaïl Gorbatchev (juillet 1990) qui scella la réunification de l’Allemagne, d’intenses négociations s’engagèrent entre Soviétiques et Américains. Or, de ces négociations il existe deux versions. Celle des Russes selon laquelle la réunification de l’Allemagne et la dissolution du pacte de Varsovie fut troquée contre la promesse de ne pas étendre vers l’est le périmètre de l’OTAN. Celle des Américains selon laquelle la version russe est un mythe et qu’il ne fut jamais question de l’OTAN.

Si les Russes disent la vérité, alors les Américains ont manqué à leur parole et la rhétorique du Kremlin selon laquelle leur sécurité est menacée est valide et justifie leurs interventions en Géorgie, en Crimée et dans le Donbass. Si les Américains disent vrai, alors il est clair que la Russie ne s’est pas départie du double jeu qui caractérisait l’URSS et que les Américains sont fondés à être méfiants. Qu’en est-il ?

La question a fait l’objet de nombreuses recherches de la part d’universitaires occidentaux qui, avec le temps, se sont enrichies de documents déclassifiés et de témoignages de diplomates et militaires de haut rang partis à la retraite. Dernière en date, l’analyse du Pr Joshua R. Itzkowitz Shifrinson est une synthèse fouillée de l’état des connaissances sur ce sujet. La question de l’OTAN après la réunification, comme l’affirment les Américains, n’apparaît sur aucun document écrit de nature à créer un lien juridique. Cependant, en février 1990, une semaine avant la visite de Kohl à Moscou qui allait déclencher le processus de réunification, le secrétaire d’État James Baker a bien assuré Gorbatchev que l’OTAN ne s’étendrait pas vers l’est, « pas même d’un pouce ».

Quelques jours plus tard, Helmut Kohl tenait au leader soviétique le même langage et, dans les mois suivants, à plusieurs reprises, les Occidentaux firent part aux Russes de leur intention de réduire l’influence de l’OTAN au bénéfice de la CSCE (organisation de sécurité militaire issue des accords d’Helsinki et dont la Russie est partie prenante), ce qui ne pouvait que réjouir Moscou. Gorbatchev avait mordu à l’hameçon et, en coulisses, les Etats-Unis se projetaient sur l’après-réunification qu’ils ne concevaient pas sans un renforcement de leur présence en Europe, y compris à l’est.

L’auteur pose alors la question de la valeur politique (plutôt que juridique) d’un accord verbal dans les relations internationales. Il rappelle que la crise de Cuba fut résolue largement par un accord purement verbal entre les deux parties (retrait des missiles SS-5 de Cuba contre le retrait des missiles Jupiter stationnés en Turquie) et que les deux parties tinrent parole sans recourir à un traité. L’auteur conclut que les Russes sont donc fondés à croire qu’ils ont été trompés et qu’il faut en tenir compte (c’est un euphémisme) pour porter un jugement objectif sur la responsabilité des tensions actuelles.

Les Russes auraient dû savoir que la parole des États-Unis ne vaut pas un kopek car toute la conquête de l’Ouest a été accomplie par traîtrise, à coups de traités conclus avec les nations indiennes et que Washington s’est empressé de fouler au pied.

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