Ils n’ont pas peur. Même pas peur. Ils s’indignent, ils chantent, ils marchent contre la peur (quand les autorités n’ont pas… peur de les laisser marcher). Ils disent : « Nous ne vivrons pas dans la peur. Djihadistes, vous n’avez pas désempli nos terrasses, nos salles de concert, nos supermarchés. Nos vies continuent comme si de rien n’était. Nous ne tremblons pas, voyez-vous, et nous trinquons vaillamment ! N’espérez pas que nous allons renoncer à nos plaisirs, à nos routines, à nos vices : même le fracas de vos bombes ne nous empêchera pas de dormir. »

Les starlettes, les journalistes, les députés ventrus, les sociologues distingués, ils viennent tous nous dire qu’il ne faut pas céder à, sombrer dans, se laisser gagner par, entretenir la peur. Ils viennent nous dire ça comme ils nous préviendraient contre une montée de quelque « phobie » malséante. Ne cède pas à la terroristophobie, petit peuple. Ne sois pas kalachnikophobe. Ne sois pas massacrophobe. La vie doit continuer, ne gâchons pas la fête perpétuelle.

Il n’est pas difficile d’appeler les autres à la sérénité quand on a échappé au carnage ; mais qui peut dire, sauf idiotie caractérisée, qu’il n’éprouve pas désormais une certaine angoisse diffuse, dans les lieux publics ou dans les transports ? Et pourquoi n’aurais-je pas peur d’une menace réelle sur ma vie, d’une menace toute proche et dont il est à peu près sûr qu’elle sera mise de nouveau à exécution, dans les semaines, dans les mois à venir ?

Ces rebelles de l’apéritif qui ne veulent pas vivre, qui ne veulent pas que vous viviez dans la peur, ce sont les mêmes qui conspuent les attitudes de « repli sécuritaire », de « fermeture » et de xénophobie du Français qui vote mal. Ce sont les mêmes qui prêchent l’accueil bienveillant et l’ouverture totale des frontières. Qui dénoncent avec acharnement la « peur de l’Autre » dans nos provinces, alors qu’elle transpire – et plutôt sous une forme des plus haineuses, des plus maladives – dans tous nos Molenbeek. Nos territoires perdus par cet irénisme même, par cette dépravation de la confiance. « Quand la crainte ne veille pas, il arrive ce qui était à craindre », a dit Lao Tseu.

Ils ne connaissent pas la crainte, ils font des pieds-de-nez aux terroristes et à la France de Roger Gicquel. Eux ne cultivent pas l’anxiété, anxiété qui mène au rempart, rempart qui « fait le jeu du FN ». Dont il faut, ironiquement, avoir une peur bleue, à l’égard duquel aucune inquiétude, aucune épouvante n’est trop illégitimement exprimée. Craindre une armée de tueurs impitoyables qui se sont jurés de nous toucher au cœur, c’est un peu excessif, un peu vulgaire ; craindre qu’une seule mairie de France tombe entre les mains de l’extrême droite, c’est louable, c’est même nécessaire. Ils n’ont, à l’évidence, pas peur non plus du ridicule. Il est vrai que ça ne tue pas.

29 mars 2016

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