Hier, alors qu’une jeune aide-soignante, Axelle Dorier, venait d’être assassinée d’horrible façon – traînée jusqu’à être démembrée sur 800 mètres par une voiture qui l’avait, semble-t-il, volontairement renversée -, le hashtag #OnVeutLesNoms apparaissait dans les « tendances » de Twitter.

Pour Antoine Léaument, responsable de la communication numérique de La France insoumise et de Jean-Luc Mélenchon : « L’extrême droite indigne avec le hashtag #OnVeutLesNoms. Les assassins ne sont pas moins cruels quand ils s’appellent Xavier Dupont de Ligonnès ou Émile Louis. La seule chose digne à dire est : condoléances à la famille, condamnation du ou des coupables. »

Mais qui a dit qu’il ne s’agissait pas d’un Dupont de Ligonnès ou d’un Émile Louis ? Antoine Léaument, et lui seul. Le hashtag qu’il incrimine se contente de poser une question : il s’empresse d’y répondre implicitement, en Monsieur Jourdain de la « fachosphère », à laquelle, candide, il donne ainsi raison.

Certes, comme l’écrit Antoine Léaument, un crime reste un crime quel que soit le nom de l’auteur, comme une maladie mortelle, quelle qu’elle soit, envoie le patient ad patres. Monsieur Jourdain est devenu Lapalice. C’est toujours aussi « cruel », mais quelle sorte de médecin, sous prétexte que toutes les maladies mortelles sont cruelles s’empêcherait de faire connaître et de combattre les causes propres à chacune au motif que ce serait stigmatisant pour l’alcoolique (cancer du foie) ou pour le fumeur (cancer du poumon) ? Quel chercheur se contenterait de présenter ses condoléances à la famille en rangeant pudiquement son microscope ? Quel meilleur moyen pour lutter contre la cruauté qu’enquêter pour la prévenir ?

A-t-on imaginé un instant cacher l’identité de Dupont de Ligonnès, puisque c’est l’exemple choisi, au motif de ne pas stigmatiser l’aristocratie française ? Si, d’un coup, parmi les grands criminels, on découvrait un paquet de paroissiens de la grand-messe du dimanche avec leur pull en V sur les épaules, de grenouilles de sacristie battant la semoule à la chorale, de chefs scouts en short bleu marine emmenant gaiement camper des louveteaux dans la forêt, gageons que chacun ne manquerait pas de le claironner, d’en décortiquer les raisons sociologiques pour mieux les éradiquer… et nul – à raison ! – ne s’inquiéterait des risques de stigmatisation pour les Versaillais. Le fait est, soyons honnêtes, que c’est plutôt rare, et que c’est sans doute ce caractère insolite, rajouté au sordide, qui rend l’affaire Dupont de Ligonnès d’autant plus fascinante.

N’est-ce d’ailleurs pas, précisément, cette même omerta que l’on a reprochée à l’Église sur les affaires de pédophilie : ne pas en parler pour ne pas jeter l’opprobre – par amalgame – sur tous les curés ?

Occulter ces informations, c’est ouvrir la porte à toutes les « fake news », les fantasmes et les paranoïas : lorsque des voisins se paient votre tête depuis des mois, vous imaginez qu’ils fomentent un complot dans votre dos à chaque fois qu’ils clignent de l’œil, même pour chasser un moucheron sous la paupière. Un journaliste informe, comme un avocat plaide et un médecin soigne. C’est son cœur de métier. Comme le médecin et l’avocat, il peut se planter, il peut ne pas savoir, c’est humain et c’est pardonnable. Mais que dirait-on d’un médecin qui soigne mal à dessein, d’un avocat qui plaide sciemment « à côté » ?

Pourtant, des journalistes ont volontairement caché des informations, en l’occurrence des noms « typés », et continuent de toute évidence de le faire. Bernard de La Villardière, dans un tweet récent, l’a confirmé : « J’ai fait partie de ces journalistes dans les années 90 au motif que les prénoms ce n’était pas signifiant et qu’il ne fallait pas donner des arguments au FN. »

Ce soir, il semblerait que le hashtag #OnVeutLesNoms ait eut raison des réticences habituelles : les noms du chauffeur et du passager de la voiture, Youcef T. et Mohamed Y., viennent de sortir dans la presse. La vérité telle qu’elle est, qui passe par l’honnêteté, est le meilleur moyen, pour notre profession tant détestée, de retrouver le chemin de la confiance des Français.

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