Economie - Editoriaux - Politique - Table - 18 février 2017

Peut-on parler de l’euro en laissant les passions au placard ?

Je ne comprendrai jamais comment une notion aussi peu glamour, aussi complexe et aride que la monnaie unique puisse déchaîner de telles passions. Mon dernier papier sur l’euro m’a valu des critiques outrancières, mais peu me chaut. Je viens sur Boulevard Voltaire pour faire de la pédagogie, pas la promotion de ma personne. Que les choses soient bien claires : l’euro est économiquement une absurdité totale et, politiquement, une arme de destruction massive. Non seulement il est légitime de vouloir l’abandonner, mais encore c’est une nécessité absolue, faute de quoi la France disparaîtra, soit dans le chaos de la guerre civile si l’Europe reste ce qu’elle est, soit noyée dans la bouillie infâme du fédéralisme. Mais désirer l’abandon de la monnaie unique et en apprécier les difficultés pour y parvenir sont deux choses différentes. Hélas, les partisans du retour au franc préfèrent ignorer ces difficultés pour ne pas effrayer les Français. Quant au camp d’en face, il fait exactement le contraire. Où est, alors, la vérité ?

Oui, il est possible d’abandonner l’euro et de revenir au franc. L’argument du Front national selon lequel la dette existante en euros sera remboursée en francs tient juridiquement la route. D’ailleurs, aujourd’hui encore, il arrive que l’État français rembourse en euros des obligations émises en francs avant l’adoption de la monnaie unique. La vraie difficulté est ailleurs. Il se trouve que la France est en déficit chronique et que ce déficit est comblé en ayant recours aux capitaux étrangers à hauteur des deux tiers. Qu’on le veuille ou non, c’est un fait. Qui est responsable de cette dépendance aux marchés ? Des générations de technocrates de gauche comme de droite, de Delors à Balladur en passant par Bérégovoy et Rocard qui, un jour, ont trouvé qu’il était bon d’ouvrir la dette publique aux investisseurs étrangers. Avant, du temps de Pompidou et de Giscard, plus de 90 % de la dette française était encore détenue par les Français. Après, ce pourcentage est tombé à un tiers, voire un quart.

Si, demain, arrive au pouvoir, avant même qu’elle ne mette son plan de retour au franc à exécution, les investisseurs étrangers cesseront du jour au lendemain de prêter à l’État français, ou plutôt n’accepteront de le faire qu’à un taux d’intérêt qui compense non seulement le risque lié à la perte de change anticipée après le passage au franc, mais encore le risque que la France soit tout bonnement incapable de rembourser sa dette. Ce n’est pas un pronostic : c’est une certitude. À la louche, le taux d’intérêt auquel emprunte la France aujourd’hui, qui est autour de 1 %, pourrait bondir au-dessus de 5 %, soit une surcharge pour l’État, chaque année, de dix milliards d’euros, qu’il faudra bien financer autrement que par l’emprunt ou par la planche à billets de la Banque de France comme le préconise, puisque celle-ci serait encore sous l’autorité de la BCE. Ce n’est pas un obstacle insurmontable si l’économie française peut rapidement trouver le chemin de la croissance et revenir à l’équilibre budgétaire. Le problème, c’est que ça ne nous est plus arrivé depuis trente ans.

Pour maximiser ses chances de réussir la sortie de l’euro, Marine Le Pen n’a pas le choix : elle doit ruser. Dans un premier temps, faire mine de renoncer à son projet, puis s’efforcer de ramener le budget à l’équilibre tout en faisant racheter petit à petit la dette aux mains des étrangers par la Caisse des dépôts, enfin, dans la cinquième année de son quinquennat, un dimanche soir, annoncer le retour immédiat au franc.

À lire aussi

Que signifie « système » dans l’expression « anti-système » ?

Qu’est-ce donc que le système ? …