À l’époque, pas si lointaine, où les Français étaient encore nombreux à parler, ou au moins à comprendre le français, il n’échappait à personne que la fameuse inscription gravée au fronton du Panthéon : « Aux grands hommes la Patrie reconnaissante », ne signifiait pas que les femmes étaient par principe exclues de la consécration suprême par laquelle la France honore en retour ceux qui l’ont honorée. « L’homme », dans l’acception commune donnée à ce mot, était simplement celui qui appartenait à l’espèce humaine, sans distinction de genre ou de couleur, et les hommes politiques ne se sentaient pas obligés dans leurs discours, comme Valéry Giscard d’Estaing en généralisa l’usage, de s’adresser de façon redondante et ridicule aux « Français, Françaises »… Passons !

Il n’en reste pas moins que la part accordée aux femmes sous les voûtes du temple laïque dédié à toutes nos gloires est pour le moins inéquitable, en dépit de la place récemment faite à Marie Curie et de celle plus anciennement concédée à Mme Marcellin Berthelot. Et ce n’est pas seulement pour qu’un certain nombre de messieurs, à commencer par , qui ne cachaient pas leur attirance pour le beau sexe, se sentent moins seuls dans leurs caveaux, mais pour des raisons d’élémentaire que l’intention prêtée aux pouvoirs publics d’introduire un peu de parité dans une immortalité jusqu’ici bien machiste rencontre une large adhésion dans l’opinion publique et suscite ces temps derniers d’intéressantes propositions.

Parmi les noms les plus fréquemment retenus lors des pétitions, enquêtes et sondages récents, reviennent, comme on sait, ceux de personnages indiscutables par leur vertu (au sens romain du terme) et leur talent. Ainsi Germaine Tillion, qui lutta avec la même détermination tranquille et souriante contre la barbarie au camp de Ravensbrück et contre la torture pendant la guerre d’Algérie. Ainsi de Simone Weil, la philosophe engagée qui ne se payait pas de mots mais mettait sa peau au bout de ses idées, au service de la espagnole puis de la . Pour ce qui est de Mme , dont beaucoup ont soutenu la candidature sans avoir pris la peine de lui demander son avis, on leur rappellera qu’il est des séjours plus confortables pour les vivants et que jusqu’ici on n’est jamais entré au Panthéon que les pieds devant. N’anticipons pas.

Chacun porte avec lui son Panthéon personnel. Pour ma part, j’inscrirais volontiers sur la liste des panthéonisables le nom de « Madame Roland », née Manon Philipon, pour avoir épousé, plus amoureusement que son mari, la cause des Girondins, pour avoir démontré que les femmes étaient aussi aptes que les hommes à concevoir et à exprimer des idées politiques, et pour l’apostrophe désespérée qu’elle lança de la charrette fatale à la statue, antiphrase de pierre, qui faisait face à la guillotine sur la place de la Concorde : « Liberté, que de crimes commis en son nom ! »

Je verrais bien aussi reconnaître enfin le courage et le civisme dont fit preuve Charlotte Corday en accomplissant le geste salutaire dont des millions d’hommes rêvaient sans l’oser. Ce n’est pas assez d’avoir jeté au ruisseau la dépouille de celui que le fanatisme avait fait entrer au Panthéon. Le peuple n’a pas besoin de tels amis. Il y a deux siècles que la place libérée par le propagandiste fou d’une solution finale à la mode de son siècle attend l’héroïne qui débarrassa la République d’un personnage physiquement, mentalement et moralement monstrueux.

Mais ma préférence, je l’avoue, va à Olympe de Gouges. Pas seulement parce qu’elle prétendit, vainement, faire reconnaître aux femmes des droits équivalents à ceux des hommes. Pas seulement parce qu’elle eut l’audace de se proposer pour être l’avocate de Louis XVI, demande qui fut repoussée parce qu’elle émanait d’une femme et parce qu’en 1793, les seuls droits que reconnaissait la justice révolutionnaire étaient ceux de l’accusation. Pas seulement parce qu’elle eut la témérité, devant le club des Jacobins, d’affronter Robespierre et de lui couper la parole, crime que l’Incorruptible lui fit payer de sa tête. Mais d’abord pour le syllogisme sublime qu’elle opposa à la Terreur : « La femme a le droit de monter à l’échafaud, elle doit bien avoir celui de monter à la tribune. »

Et donc celui d’entrer au Panthéon.

12 octobre 2013

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