Culture - Editoriaux - Politique - 22 mars 2015

Nowruz n’aura pas lieu…

Alexandre Goodarzy est parti rejoindre les Chrétiens d’Orient partout où ils sont menacés. Régulièrement, il partagera en exclusivité pour Boulevard Voltaire des cartes postales des lieux visités, aussi bien d’une perspective culturelle que religieuse ou géopolitique. Son premier billet est consacré à une tradition kurde.

Je ne me rappelle pas avoir fait quoi que ce soit de particulier lors du premier jour de printemps en France. Vous faites quelque chose de particulier, vous, ce jour-là ? Les soldes, peut-être !

Au nord de l’Irak, chaque année, les Kurdes et les autres peuples du Moyen-Orient, du Caucase et d’Asie centrale célèbrent la fête de Nowruz, qui est profondément enracinée parmi les rituels et les traditions du zoroastrisme. Le premier jour de printemps est fêté dans toutes les régions qui furent jadis territoires de l’Empire perse ou bien dans celles qui furent culturellement sous son influence.

Nowruz (« nouveau jour », en persan) marque une nouvelle ère, celle de la victoire du bien sur le mal, du passage de l’hiver au printemps : saison de la fertilité, signifiant ainsi la vie renouvelée pour les cultures de nombreux peuples asiatiques.

En me promenant dans les rues d’Erbil à cette période de l’année, j’ai pour habitude de contempler les rues décorées de lumières, de fleurs et de drapeaux kurdes, et de discuter avec des hommes et des femmes vêtus de leurs plus belles tenues traditionnelles. Cette culture antique où, chaque année, les Kurdes allument des feux et dansent pour célébrer Nowruz est un spectacle dont je ne me lasse pas.

Entre deux tasses de thés bien noir, Abou Mostafa me renvoie à la mythologie persane et me narre alors l’origine des Kurdes et celle de Nowruz.

Il y aurait eu un roi démoniaque du nom de Zohhak qui régna pendant mille ans sur l’Iran. Zohhak nourrissait quotidiennement des serpents qui lui poussaient des épaules avec des cerveaux de jeunes garçons afin d’alléger sa douleur. Cependant, un certain nombre d’entre eux en réchappèrent et partirent grossir les rangs de l’armée de Kāveh, qui s’était juré d’en finir avec le monstre. Une fois ce dernier éliminé, les enfants partirent dans les montagnes et devinrent ceux que nous appelons aujourd’hui les Kurdes. Ils y allumèrent de grands feux pour communiquer aux peuples du monde entier que le « Dragon » avait été vaincu et que la liberté et la paix régneraient maintenant partout sur la Terre. Ce feu symbolisera, par la suite, la victoire de la liberté sur la tyrannie.

Inquiet, Abou Mostafa me parle du retour de ce monstre, Daech, menaçant la paix dans la région. Les habitants, préoccupés par les nombreux combats entre les Kurdes et les islamistes, ne vont pas passer ce premier jour de l’an dans la joie et dans la fête. Le temps est davantage au deuil et à la commémoration de leurs nombreux pères, fils et frères qui sont tombés pour lutter contre cette menace djihadiste qui se trouve actuellement aux portes du Kurdistan. Nous n’assisterons donc pas, cette année, au débordement de joie auquel les Kurdes nous avaient habitués.

On dénombre plus de mille morts et plusieurs milliers de blessés chez les Kurdes dans ce conflit. Aussi, le gouvernement régional du Kurdistan irakien, qui avait pour habitude de fournir un soutien aux institutions culturelles et artistiques afin d’enrichir ces festivités, a décidé de suspendre toute forme de représentation publique de Nowruz sous peine d’amende allant jusqu’à dépasser plusieurs milliers d’euros.

La situation est inquiétante, la rumeur court selon laquelle Daech prévoirait de brûler vifs les Peshmerga qu’ils détiennent prisonniers : une manière à eux de prendre part à la fête ?

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