Cinéma - Editoriaux - Religion - Société - Télévision - 23 novembre 2015

Novembre 2015, Antigone ne fait plus recette

Les réactions face à la mort sont très différentes : certains tombent dans un abattement extrême, d’autres se jettent à corps perdu dans le travail ; certains pleurent ou crient, d’autres n’expriment rien. Chacun fait comme il peut. Personne n’a à juger.

Aujourd’hui, toutefois, de nouvelles réactions apparaissent sur les réseaux sociaux et les télévisions. Une fraction de la société française adopte des attitudes qui sont à rebours de celles que nous avons eues durant des millénaires.

Au Ve siècle avant Jésus-Christ, Sophocle écrit la tragédie Antigone, encore jouée 2.600 ans après. Antigone a perdu son frère qui, par édit royal, n’a pas le droit d’être enterré ; quiconque braverait cette interdiction encourra la mort. La jeune Antigone n’écoute que son sens du devoir : elle accomplit les rites funéraires et est punie de mort. Dans l’adaptation moderne d’Anouilh en 1944, elle se rendra même plusieurs fois sur la dépouille abandonnée aux vautours pour la recouvrir de terre avec ses mains.

En novembre 2015, un père qui a perdu sa fille assassinée par des terroristes salafistes semble ne pas comprendre que l’Institut médico-légal, identifiant le corps, puisse lui dire que c’est à lui-même de voir les pompes funèbres pour organiser les obsèques.

Au XXe siècle, dans le film de Truffaut La mariée était en noir, le personnage Julie Kohler perd l’homme qu’elle vient d’épouser : il est abattu à la sortie de l’église. La jeune veuve le vengera en pourchassant les cinq meurtriers.

En novembre 2015, un mari qui a perdu sa femme assassinée par des terroristes salafistes s’adresse à eux et leur dit qu’ils ont eu son amour mais n’auront pas sa haine.

Certes, la tragédie, le cinéma, ce n’est pas la vie réelle. De plus, la tragédie a une fonction de catharsis, c’est-à-dire de purification : en voyant le spectacle tragique, le spectateur évacue ses passions, sa haine par exemple ; il est soulagé, apaisé, comme après avoir fait un rêve du châtiment du coupable. Or, pour le moment, rien ne remplit cette fonction de purgation des passions, qui puisse expliquer cette atmosphère de peace and love.

Au XXe siècle encore, Jean-Paul II pardonnait à celui qui avait voulu le tuer. Deux ans après. En novembre 2015, des Français disent leur amour aux coreligionnaires de ceux qui ont tué. Avant les funérailles.

Ces comportements interrogent : comment une telle rupture avec nos représentations immémoriales, notre inconscient collectif, nos usages a-t-elle pu se produire en l’espace de seulement 30 ans ? Quelles que soient les réponses, cet arrêt brutal de continuité sociétale déconcerte. Les valeurs ancestrales constitutives de notre humanité ne sont plus partagées par tous.

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