Editoriaux - Histoire - Le débat - Santé - Société - 28 septembre 2014

« Notre führer Adolf Hitler ne boit ni ne fume ! »

Le gouvernement vient donc de dégainer ses nouvelles mesures anti-tabac et la prohibition totale sera, à n’en pas douter, la prochaine étape. En tant que membre de l’honorable Confrérie des fumeurs de pipe, je ne puis me résoudre à cette nouvelle mise à l’index des amateurs de l’herbe à Nicot… Mise à l’index, car elle remonte à l’Inquisition qui poursuivait déjà de ses foudres tous ceux qui osaient fumer en public. Elle fut reprise surtout au XXe siècle – peu de gens le savent – au moment de l’arrivée au pouvoir des nazis qui initièrent la première grande campagne anti-tabac de l’Histoire. “Notre führer Adolf Hitler ne boit ni ne fume. Sans la moindre autre inclination dans ce sens, il se tient dur comme fer dans cette règle de vie autodécidée. Sa puissance de travail est incroyable”, pouvait-on lire sur les affiches de l’époque.

Le parti nazi imposa l’interdiction de fumer dans de nombreux espaces publics, notamment les bureaux du parti et les salles d’attente. La propagande hygiéniste du IIIe Reich insista également sur le rôle néfaste que pouvait avoir la nicotine sur la race aryenne, le génome allemand : “Die deutsche Frau raucht nicht !” (“La femme allemande ne fume pas !”). La même propagande ajoutait que les ennemis de l’Allemagne (Roosevelt, Churchill et de Gaulle) fumaient énormément tous les trois, alors que ni Hitler, ni Mussolini, ni Franco ne fumaient. Voilà au moins une bonne raison pour me convaincre de continuer à tirer sur ma bouffarde, car comme Molière le fait dire à Sganarelle dans Dom Juan : “Quoi que puisse dire Aristote et toute la philosophie, il n’est rien d’égal au tabac : c’est la passion des honnêtes gens, et qui vit sans tabac n’est pas digne de vivre. Non seulement il réjouit et purge les cerveaux humains, mais encore il instruit les âmes à la vertu, et l’on apprend avec lui à devenir honnête homme.”

J’entends les non-fumeurs me dire que la fumée de ma pipe les dérange, comme cette dame l’autre jour, dans une file d’attente au marché. “Madame, l’odeur de votre parfum me dérange”, lui ai-je répondu… Comme quoi, la frontière entre ce qui nous dérange et ce qui ne nous dérange pas peut paraître dangereusement arbitraire. Et si l’on interdisait, demain, les parfums dans les ascenseurs ou les lieux publics ? S’il était de mode de dire qu’ils nous dérangent ? Ou bien, pourquoi ne pas mettre en prison ceux qui ne se lavent pas si l’odeur de leur sueur nous dérange ? Et si les laids nous dérangeaient ?

Déjà on a enlevé la cigarette à Lucky Luke, la clope au timbre de Malraux et la pipe à Jacques Tati… Demain peut-être, si ce n’est déjà le cas, on ne chantera plus dans les maternelles cette ritournelle, dont le dernier couplet résume bien le débat : “Pour un tel sujet bien assaisonné / J’ai peur qu’un priseur mal né / Chante en me riant au nez / J’ai du bon tabac dans ma tabatière / J’ai du bon tabac, tu n’en auras pas.”

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