C’est une chose de s’être trompé sur le résultat de l’élection américaine, […] c’en est une autre de soutenir que le peuple américain aurait dû se prononcer autrement, que son obligation démocratique était d’élire Hillary Clinton.

Comme s’il n’y avait pas d’autre choix que le vote ou le mépris du vote.

Bien sûr que la distinction entre le peuple […] et les élites a plus que jamais du sens, aux États-Unis comme en France ou ailleurs.

Le premier se venge de plus en plus à force de n’être pas considéré par les secondes. Nos étonnements n’en sont, j’en suis persuadé, qu’à leurs prémices, précisément parce que le hiatus est impressionnant et dévastateur entre le monde de l’aisance et des privilèges – dans lequel les journalistes sont comme un poisson dans l’eau : c’est lumineusement démontré par Julia Cagé dans Le Monde – et celui des pauvres, des modestes, des laissés-pour-compte, de ceux qui se sentent exclus. À chaque fois, la déflagration est d’autant plus intense que personne, et surtout pas les médias qui sont gangrenés par la certitude d’être les seuls légitimes face au réel, n’a prévenu, n’a alerté, en particulier sur le gouffre entre New York et l’Amérique profonde, Paris et la France éprouvée du quotidien.

Lisant l’éditorial de Jérôme Fenoglio sous le choc de la victoire incontestable de , j’ai été effaré de constater à quel point son intelligence n’avait pour unique visée que de continuer le procès du nouveau président en pourfendant le populisme sans se repentir le moins du monde de l’absence totale de lucidité technique et politique de ce journal hélas irremplaçable.

Heureusement, cela n’a pas été le cas des plus grands quotidiens américains, qui se sont enfin demandé pourquoi ils avaient été si peu au fait des mouvements profonds de l’Amérique. Cette démarche est trop exceptionnelle pour ne pas être saluée. Malheureusement, je crains qu’elle ne soit pas contagieuse.

On n’a pas manqué, depuis le cataclysme américain, de se pencher […] sur les ressorts de la victoire de Trump […]. Un journaliste a eu cette formule qui signifie beaucoup : la coalition de la restauration. Avec quel léger mépris, presque de la dérision, on soulignait le rôle capital de l’électeur blanc, pauvre, démuni et déclassé qui avait trouvé, à tort ou à raison, dans le ton de Trump une espérance qui tranchait avec le libéralisme dogmatique des années Thatcher et Reagan. Contre un système qui les avait relégués dans les marges du pays, de la société et de la vie, Trump (illusion ou non) leur avait déjà redonné une voix.

On était contraint de rappeler tout de même que les Hispanos lui avaient également apporté un soutien non négligeable.

Ces contributions […] n’étaient pas porteuses d’avenir parce qu’elles se contentaient, en profondeur, de décrier et de condamner un intolérable présent parce qu’il avait mal voté. […] Le populisme qui est une sanction par le vocabulaire évite de prendre en charge le peuple par la politique. Ce vote qui est le fait de beaucoup d’humbles ne peut qu’être constaté, pas respecté.

Ce qui navre le citoyen que je suis n’est pas de constater à quel point il y a une récupération de cette victoire américaine par un personnel politique qui n’était pas friand, avant, de Donald Trump. […] L’appropriation par le FN est évidemment plus cohérente puisque la masse des électeurs de Trump ressemble à la multitude qui fait les avancées croissantes de ce parti.

Ce qui me préoccupe est moins superficiel. Cela tient au fait que les progressistes – non pas au sens d’ mais du vocabulaire de gauche, ces citoyens qui se désignent comme plus évolués, plus dignes, plus éthiques, plus lucides et plus savants que tous les autres tombés du mauvais côté de la conscience politique – sont de moins en moins respectueux du vote et de ses conséquences parfois surprenantes. Ils rêveraient d’une démocratie imposée, pour tout le monde sauf pour Trump.

Des artistes tombent dans le ridicule, évoquent la résistance mais ne s’interrogent pas sur le fait que leur soutien bruyant et ostensible a eu l’effet inverse de celui escompté. Et "des milliers de New-Yorkais ont protesté mercredi contre le résultat devant la Trump Tower"… L’attitude exemplaire du président Obama, qui nous a changé de certaine passation de pouvoir sans allure, certes peut faire oublier cette revendication d’autre chose, de ce que le vote n’a pas fait advenir mais tout de même.

[…]

Comme il se doit, Donald Trump s’est proclamé président de tous les Américains, mais d’aucuns lui ont répliqué : "Not my president!".

Lamentable.

Mais cela, aujourd’hui, concerne les États-Unis.

Extrait de : La démocratie mais "Not my president" !

12 novembre 2016

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