Editoriaux - Politique - 25 mai 2015

Non-assistance à pays en danger

Le déclin de la civilisation, aussi évident soit-il pour tout œil de bonne acuité, est néanmoins objet de débat parce qu’on trouve, au chapitre des discussions, des myopes qui, n’y voyant rien, nient que ce qu’ils ne voient pas arrive tout de même. Aux côtés de ces amétropes, on trouve à grands renforts ceux qui nient que ce déclin est amorcé, largement engagé même, alors qu’ils ont à ce propos une parfaite conscience. Ceux-là contestent une réalité dont ils se savent les coresponsables, soit qu’un reliquat de scrupules leur interdit d’être fiers de leur œuvre, soit que cette négation est une pirouette rhétorique plus efficace et reposante puisqu’elle permet de n’avoir pas à assumer sa responsabilité.

Ces négateurs-ci constituent la frange politique, dans le sens actif et militant. Ils sont la minorité de meneurs nécessaires pour emmener une majorité de suiveurs. Ces suiveurs sont spectateurs, incapables de comprendre les enjeux et dès lors impuissants à agir sur eux. Ils forment cette masse statique et passive entre les mains de qui le suffrage universel met un pouvoir démesuré ; littéralement démesuré, c’est-à-dire sans commune mesure avec leurs performances analytiques. C’est précisément cette masse qui, en ne faisant rien que suivre, rend possible l’exercice de la manipulation des foules. Sur la question du déclin de la civilisation, on a fait d’elle une négatrice alors qu’elle n’est que méconnaissante.

Là réside le mal nodal de notre temps : depuis que le scientisme tout-puissant a prétendu apporter une réponse à chaque question, dans l’inconscient collectif s’est forgé l’idée que n’avoir pas détecté un problème signifiait nécessairement que ce problème n’existait pas. La prétention du citoyen moderne à la pleine connaissance de tout (« je sais ceci, je l’ai vu à la télé, et cela je l’ai lu dans un magazine ») le tient loin de l’humilité qui impose de s’avouer parfois ignorant, ou vaincu, sur tel ou tel sujet. Nos contemporains ont été éduqués dans une double mesure. Premièrement, on a fait qu’ils soient incapables de saisir les réalités du temps ; secondement, on les a habitués à ne s’émouvoir jamais devant les grands bouleversements de tous ordres. Une disposition suivie d’une mesure de sécurité, les meneurs sont assurés d’avoir toujours un temps d’avance sur le troupeau qu’ils font paître à leur guise.

Nous assistons donc à un spectacle exceptionnel qui met en scène un peuple que sa lente agonie indiffère, qui y participe même par son silence complice qui vaut consentement. Insensible devant l’inéluctabilité de sa mort, il nie qu’elle approche parce qu’il s’en fiche. Panem et circenses, plus rien d’autre n’a d’importance.

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