« triomphe à la mairie de Bordeaux, et après ? », titrait lundi matin le quotidien Sud Ouest. Mais comment donc faut-il interpréter ce « et après » ?

Et après… « il n’y a pas de quoi en faire un fromage », peut-être ? Vous parlez d’un événement ! Comme si ce n’était pas couru d’avance. C’est que la mairie de Bordeaux, c’est un peu le trône de saint Pierre : on y accède difficilement, mais on en sort pour ainsi dire les pieds devant, ou en tout cas très rhumatisant… Chaban-Delmas y est resté près de cinquante ans ; autant dire que Juppé n’est encore qu’un galopin. De par son tropisme bourgeois et marchand, Bordeaux aime l’immobilisme. Rien qui ne nuise plus à la prospérité des affaires que l’instabilité et le mouvement perpétuel, comme le montre d’ailleurs l’effet désastreux sur l’économie française des atermoiements incessants de ce gouvernement atteint de la danse de Saint-Guy.

C’est aussi que Bordeaux va à Juppé comme une moufle. Celui qui se veut esthète a trouvé justement dans cette orgueilleuse ville portuaire de quoi succomber à sa Tentation de Venise. Les Chartrons sont ses palais et la Garonne son Grand Canal.

« Juppé est un excellent maire », est-il d’usage de dire dans les dîners bordelais, comme l’on dit « DSK est un excellent économiste » (sous-entendu : sans cette garce de Nafissatou, nous n’en serions pas là), ou comme l’on met ses couverts à quatre heures vingt quand on a terminé son assiette : cela signe son homme de goût qui a des manières. Et pourquoi donc, au juste, dit-on que Juppé est un excellent maire ? Qu’a-t-il fait de si extraordinaire ? Nul n’en sait fichtre rien, mais c’est comme ça. Sait-on pourquoi on met les couverts à quatre heures vingt ?

Et quiconque s’aventurerait à émettre des doutes – à évoquer cet ubuesque festival « Evento », coûteuse biennale d’art contemporain que l’on a prudemment ajournée le temps des élections, à parler du classement de Bordeaux dans le trio de tête des villes où l’on paie le plus d’impôts locaux, à revenir sur le tramway et le bannissement des voitures dans le centre-ville qui a si fortement nui aux petites enseignes pour favoriser les grandes zones commerciales périphériques – passerait aussitôt pour un malotru. Pourquoi pas, aussi, roter à table et réclamer une bouteille de bourgogne ? Et comme dans toutes ces grandes villes de l’Ouest policées et bien nourries, inutile de redouter une percée du Front national.

Mais il semblerait que ce n’est pas à ce « et après ? »-là que pensait le journaliste de Sud Ouest. Ce n’était pas un « et après ? » grognon mais au contraire plein de promesses : vers quoi vole Alain Juppé ? Vers 2017, bien sûr, le scrutin de la dernière chance, compte tenu de son âge. Cet âne de Bayrou, comme un enfant trop content qui ne sait pas garder un secret, l’a déjà implicitement éventé. Ils ont fait affaire au bon coin des alliances électorales : échangerais mairie de Pau contre désistement aux présidentielles.

La voie est libre et son heure est venue. Les ennuis judiciaires sont, pour ainsi dire, oubliés. Sarkozy est presque écarté. À l’UMP en interne, il fait figure de sage, de roi Salomon, de Saint Louis rendant la justice sous un chêne. Sur la tête du « meilleur d’entre nous », il pousse une auréole. Quand on vous dit que la mairie de Bordeaux est comme le trône de saint Pierre… une bonne étape vers la canonisation. Reste cependant un obstacle, mais de taille : le brave homme n’a jamais fait de miracle. C’est le moins qu’on puisse dire. Pas plus à Bordeaux qu’en son temps au gouvernement.

25 mars 2014

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