Non sans audace, Jacques Myard, député des Yvelines, infatigable défenseur de la souveraineté nationale, a posé une question écrite sur l’avenir de Morpho à Jean-Yves Le Drian, ministre de la Défense. Il se dit, en effet, que Safran, actionnaire à 100 % de Morpho, aurait chargé Goldman Sachs de trouver un repreneur pour cette filiale.

Or, Morpho est à bien des égards stratégiques.

Il est leader mondial en biométrie, grâce au talent des ingénieurs français qui l’ont créé. Ainsi, Morpho a obtenu du gouvernement indien un marché qui vise à doter tous les Indiens, soit 1,5 milliard de personnes, d’une identité sur une base biométrique !

Autre point fort : la détection d’explosifs dans les bagages qui est aussi – menace terroriste oblige – un secteur en pleine expansion.

Morpho a acquis une filiale américaine L-1, éditeur des permis de conduire américains, qui ont la valeur de titre d’identité fédéral. Jugée stratégique par Washington, elle s’est vue imposer, selon la loi américaine, la totalité de son conseil d’administration. C’est la seule filiale qui pose des problèmes de rentabilité au sein de Morpho. Officiellement, c’est elle seule qui est à vendre, mais on sait qu’en réalité, c’est de tout Morpho que Safran veut se débarrasser.

Non que Morpho ne soit pas rentable, mais il l’est moins que le groupe Safran dans son ensemble. Sa vente remonterait le taux de profit du groupe et, donc, la valeur des actions dont les dirigeants actuels possèdent de bons petits paquets.

Dans sa réponse, le ministre a dit ne pas être au courant, ni être vraiment concerné, Morpho n’étant pas, dit-il, dans son périmètre. Désinvolte, il a fait mine de comprendre qu’il ne s’agissait que d’une question d’emploi, spécialement dans la circonscription du député où une unité de production serait implantée. Supposition réductrice et offensante pour Jacques Myard, qui n’avait en vue dans cette affaire que l’intérêt national.

Si Morpho était cédée, une telle opération s’inscrirait dans une série noire qui a vu plusieurs de nos intérêts stratégiques essentiels passer sous contrôle étranger sans que le gouvernement français daigne s’y opposer. En étant racheté par General Electric, Alstom a emporté une partie de notre technologie nucléaire. L’électronique d’Airbus est passée entre les mains du fonds KKR, notoirement proche de la CIA. Il semble à beaucoup qu’il y ait là derrière une stratégie du gouvernement américain ou de ses multiples agences tendant à enlever toute autonomie stratégique à ses alliés, la en particulier. Cela irait assez bien avec le récent vote du Parlement français, ratifiant à la sauvette le protocole de l’OTAN qui met entièrement à la disposition de l’organisation nos états-majors et nos bases.

Si la France croit être passée au stade post-national où les stratégies de puissance n’ont plus lieu d’être, il est clair que les États-Unis n’en sont pas là ni près. Plus que jamais, ils sont vigilants sur la défense de leurs intérêts industriels stratégiques, et désireux de faire passer sous leur coupe ceux de leurs “amis”.

Encore une fois, l’Amérique, c’est Mars, l’ et singulièrement la France de Hollande, c’est Vénus. Dans un mode qui reste tragique, cela nous prépare de douloureux réveils.