Ancien député, ancien ministre, Mme est bien connue pour un franc-parler qui lui a déjà valu quelques mécomptes et, jusque dans le sein de sa famille politique (le RPR, puis l’UMP et aujourd’hui « Les Républicains »), de vives inimitiés qu’elle assume avec un cran certain. C’est pourtant en toute spontanéité, semble-t-il, et sans la moindre intention provocatrice qu’elle a tenu samedi dernier chez Laurent Ruquier des propos qui ont déchaîné contre elle un lynchage universel – dont on exceptera la compromettante approbation du seul Jean-Marie Le Pen.

Qu’a donc déclaré Nadine Morano ? Que la France est encore en majorité un pays « de race blanche et de culture judéo-chrétienne » qu’elle ne souhaitait pas voir devenir un pays musulman. À première vue, il s’agit là d’une simple vérité d’observation, d’une banalité, qui est inscrite dans la connaissance de notre histoire, d’une affirmation que préciseraient, si elles n’étaient bannies dans notre pays, des statistiques ethniques fiables, et dont chacun, dans sa vie quotidienne, est à même de faire l’expérience. Quant au souhait exprimé par l’invitée d’« On n’est pas couché », c’est une affaire d’appréciation que l’on peut partager, discuter ou contester. En tout cas, pas de quoi fouetter une mouche, encore moins de faire grimper au plafond la quasi-totalité de la gent médiatico-politique.

Oui, mais Mme Morano avait utilisé au passage la formule « de race blanche » et ces trois petits mots – dont une préposition -, prononcés au cours d’une émission de divertissement, ont suffi à lui valoir, à l’issue d’un procès en sorcellerie mené tambour battant, outre l’unanime condamnation évoquée plus haut, l’excommunication majeure de son propre parti, le retrait de son investiture aux prochaines élections régionales et, selon toute probabilité, la fin d’une carrière politique qui battait déjà de l’aile, à moins qu’elle ne se repente, comme a bien voulu le lui suggérer Mgr Cauchon, je veux dire Brice Hortefeux, ce qui paraît assez peu probable, vu le caractère entier de Nadine Morano, née Pucelle (mais oui) et bien décidée à être relapse.

Trois mots, disais-je. Mais en réalité, un seul, un mot pourtant ancien, puisqu’il remonte au XIVe siècle, un mot longtemps pris en bonne part et qui avait même ses lettres de noblesse, un mot bien commode pour désigner à l’intérieur du monde animal, par exemple chez les chevaux, les chiens ou les chats, les différents types d’une espèce, et à distinguer à l’intérieur de l’espèce humaine, en fonction de différences morphologiques, de traits physiques reconnaissables à l’œil nu – comme, par exemple, entre autres, la couleur de la peau -, les différentes variétés d’un unique mais divers… mais un mot discuté par les anthropologues, disqualifié par l’Histoire, un mot interdit, un mot tabou, un mot exclu de notre législation depuis 2013 par un vote de l’Assemblée nationale, un mot si abominable qu’on peut le connaître mais qu’on n’a pas le droit de l’utiliser, un mot qu’à la lumière de l’incident en cours, je n’ose écrire qu’en tremblant, un mot que je me demande s’il est encore permis de l’imprimer…

Pourtant, le préambule de la Constitution de 1946 stipule que « tous les citoyens sont égaux devant la loi sans distinction d’origine, de RACE ou de religion ». L’article premier de la Constitution de 1958, qui n’a pas (pas encore) été abrogé, reprend la même formulation. La Déclaration universelle des droits de l’homme, qui est la charte de l’UNESCO, adopte la même rédaction. Si l’on rejette la discrimination entre les races, il est permis d’en déduire qu’on estime qu’elles existent.

J’entendais hier sur BFM TV M. Franck Riester, député UMP, défenseur et représentant – ainsi qu’il a tenu à le faire savoir – d’une minorité longtemps discriminée, prononcer un impitoyable réquisitoire contre sa camarade de parti et prétendre que Mme Morano a tout simplement violé notre Constitution. M. Riester nageait en pleine confusion mentale. Ni la Constitution ni la loi n’interdisent le recours au mot « race » ; elles se bornent à prévenir et à réprimer l’incitation à la haine raciale, délit que n’a pas commis Mme Morano.

Revenons au fond de cette affaire aussi grotesque qu’inquiétante. Quelle étrange dérive suit la France, où le sport le plus pratiqué par une certaine élite est le déni de la réalité. Pourquoi ce qui ne pose aucun problème à des démocraties plus exemplaires que la nôtre en matière de liberté d’expression, comme la Grande-Bretagne ou les États-Unis, est-il l’objet d’interdits et de sanctions judiciaires ou morales chez nous ? Au nom de quelle conception de la République ne cesse-t-on de rétrécir, chez nous, l’espace de la parole et de l’écrit ?

Le saint patron de la lexicographie, Émile Littré, aussi bon républicain que grand érudit, consacrait bien entendu un article documenté et sans passion au mot défendu. Ce mot, Larousse vient de le sortir avec fracas de son dictionnaire, pour ce qui concerne l’espèce humaine. Les Noirs ne sont plus noirs, les Blancs ne sont pas blancs. Il faut s’excuser, s’abstenir ou, mieux encore, s’interdire de dire ce que l’on pense, ce que l’on ressent, ce que l’on voit. Un jeune et vertueux Strasbourgeois indigné par les propos de Nadine Morano a lancé contre celle-ci une pétition qui a déjà recueilli 45.000 signatures.

Jules Ferry, Jean Jaurès ou le général de Gaulle s’exposeraient aujourd’hui aux sarcasmes ou aux représailles de Claude Askolovitch ou de Nicolas Sarkozy, voire à la correctionnelle. Réveille-toi, Marianne, ils sont devenus fous !

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