Editoriaux - Histoire - International - Justice - Presse - Table - 31 août 2013

Syrie : ils veulent la guerre ? Foutons-leur la paix.

Monsieur le Ministre,

On ne le dira jamais assez, alors commençons par le redire : le régime de Bachar el-Assad est un régime de salauds. Et alors ? Ce n’est pas le seul. Ce n’est pas le dernier. Ce n’est donc pas une excuse pour intervenir en Syrie.

Michel Rocard, lui aussi ancien Premier ministre socialiste, rappelait un jour avec lucidité et courage que la France, aussi ouverte et généreuse que l’on puisse la rêver ou la pratiquer, n’avait pas pour vocation à accueillir « toute la misère du monde ». Il aurait pu y ajouter qu’elle n’a pas non plus la mission de corriger toutes les injustices de la planète.

Ne vous en déplaise, Monsieur le Ministre, intervenir en Syrie serait moralement infondé. Ce tyran-là, avancez-vous, a « dépassé les bornes ». Certes. Mais où commencent les bornes ? À combien d’opprimés ? Combien de torturés ? Combien de blessés ? Combien de massacrés ? Si vous voulez vraiment intervenir, n’êtes-vous pas déjà coupable d’avoir attendu si longtemps ? Comme me le faisait remarquer ma dentiste, il y a quelques jours : « 100.00 innocents exterminés… Quelle différence, franchement, s’ils le sont au gaz ou à la machette ? Et pourquoi n’être pas déjà intervenu à 50.000 ? A 60.000 ? À 10 ou à 20 morts ? » La réponse à cette question compliquée ? C’est celle, toute simple, de votre morale à la carte et de votre indignation à géométrie variable. Je ne me souviens pas vous avoir vu montrer les biceps, ou même vous indigner quand les Chinois massacraient les Tibétains ou que les Russes s’acharnaient sur les Tchétchènes. Probablement estimiez-vous que « buter » ces derniers « jusque dans les chiottes », comme le suggérait avec beaucoup d’élégance Vladimir Poutine, était en deçà des bornes. Suffisamment, en tout cas, pour qu’on lui réserve les plus hauts grades de la République. Je n’ose vérifier si Bachar el-Assad est, lui, décoré au plus haut rang de la Légion d’honneur… Ainsi va la France. Ainsi allez-vous. Fort avec les faibles, faible avec les forts. Et surtout faible dans l’effort, si l’on en croit votre analyse désormais culte pour habiller la langue de bois : « La seule option que je n’envisage pas, c’est de ne rien faire. » Quel programme ! Quelle énergie ! Quelle vision !

Intervenir, Monsieur le Ministre, serait pourtant aussi hasardeux qu’inefficace. Surtout quand on tire avec un minimum d’objectivité les leçons des fiascos en série de l’histoire récente. Regardez l’Irak, l’Afghanistan et même la Lybie… Êtes-vous donc sourd ? Aveugle ? Un peu des deux ? Certes, un semblant d’expédition punitive serait une occasion unique de calmer vos nerfs et de soulager votre conscience. Pour le reste, pas un militaire professionnel, vous l’aurez noté, ne s’avancera à supposer qu’une « frappe limitée » (pas plus d’ailleurs qu’une action massive) puisse avoir la moindre conséquence sur la réalité de ce conflit, si ce n’est pour l’envenimer. Les uns penseront toujours que vous êtes allé trop loin, les autres pas assez. De toute façon, en frappant, même précis, même bref, vous ne feriez qu’ajouter un peu de guerre à la guerre, mais surtout beaucoup de rage à la rage, beaucoup de haine à la haine et, en fin de compte, beaucoup d’injustice à l’injustice. Est-ce vraiment ce que vous voulez ?

Intervenir, Monsieur le Ministre, serait également un pur déni de démocratie. Ce serait déjà faire fi de l’opinion de quelques grands pays, et non des moindres : la Chine, la Russie et l’Iran sont – au moins pour ces deux derniers – des démocraties complexes et imparfaites, mais des démocraties tout de même… Ce serait surtout faire fi de l’ONU sur laquelle vous vous appuyez à la moindre occasion lorsque cela vous arrange et dont vous vous démarquez avec le même empressement dès que cela vous dérange. Honte à vous et à tous ceux qui contribuent ainsi à scier la seule branche, aussi inconfortable soit-elle, sur laquelle est assis le seul embryon de démocratie planétaire, aussi fragile soit-il. Transformant ainsi nos institutions internationales en ce que j’appelle des « ronds-points institutionnels » : construits pour faire joli, aux (grands) frais du contribuable mais destinés avant tout à… être systématiquement contournés !

Intervenir, Monsieur le Ministre, serait hautement hypocrite. Ma dentiste – toujours elle – me pose très sérieusement depuis quelques jours la seule question qui vaille : imaginons un instant que les armes chimiques aient été employées par les « rebelles ». Pensez-vous sérieusement que nous aurions subitement assisté à cette crise de nerfs internationale ? À tout ce tralala médiatique ? Que David Cameron aurait interrompu ses vacances et moi-président son régime pour former à la va-vite une coalition improbable de « va-t-en-guerre » de circonstance ? Que la France se serait rangée avec fierté et sans réfléchir, au nom de la lutte contre les armes chimiques, sous l’égide des États-Unis (qui restent ironiquement, jusqu’à preuve du contraire, les plus grands spécialistes mondiaux du recours illégal aux armes chimiques…), mais pour voler cette fois-ci au secours… du régime de ce pauvre Bachar el-Assad ?

Dernier point, et non des moindres, Monsieur le Ministre : intervenir serait complètement ridicule. Car notre pays est bien mal placé pour donner des leçons de morale ou tout simplement d’efficacité à qui que ce soit. Délaissez un instant la grande presse internationale et feuilletez la petite presse régionale. Vous constaterez que, cet été encore, les agressions diverses se sont multipliées un peu partout sur le territoire national. L’incivilité, la délinquance et la violence se développent dangereusement dans nos campagnes et explosent carrément en ville. Elles ajoutent désormais le ras-le-bol au désarroi face à l’incapacité de ce gouvernement, des précédents et probablement (hélas…) des suivants, à faire passer les intérêts supérieurs du pays et du peuple avant les intérêts partisans de ses élites et de ses élus.

Répétons donc ceci également : avant d’indiquer la voie à suivre, la France se doit d’abord de montrer l’exemple. Nos compatriotes attendent une seule chose : que vous mettiez d’abord de l’ordre chez nous avant de prétendre en mettre chez les autres.

La France n’arrive même pas à pacifier les quartiers nord de Marseille et elle voudrait remettre de l’ordre en Syrie ?

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