Monsieur le Premier ministre,

Ainsi, vous venez de reprendre à votre compte l’idée du « Grand  » rebaptisé pour l’occasion « Nouveau » pour vous démarquer par principe du projet de votre prédécesseur dont il ne se distingue en réalité qu’à la marge.

Comme la plupart des Français, je conçois qu’il y a urgence à mettre un peu d’ordre, un peu de cohérence, dans le fatras actuel de notre mille-feuilles administrativo-juridico-technocratique toujours opaque, souvent inefficace.

Revoici pourtant les contributions « péréquées » au service des fameux « clusters » (terme fourre-tout et volontairement énigmatique, mais c’est de « l’étranger » et ça fait chic…). Revoici également les « intercos », le petit nom familier qu’emploient, sans rire, vos conseillers pour désigner les non moins fameux EPCI (autre fourre-tout mais là, c’est du français et ça veut dire : établissements publics de coopération intercommunale) eux-mêmes décomposés en syndicats de communes, communautés de communes, communautés urbaines, communautés d’agglomération, métropole, etc. Bref, n’en déplaise à l’un de vos turbulents collaborateurs, en charge du raidissement improductif, la France, bien loin de perdre ses usines et tous ses emplois comme on le lit parfois à tort, conforte au contraire chaque jour sa place de championne du monde des usines… à gaz, elles-mêmes parmi les plus grosses pourvoyeuses d’emplois de la République. De quoi se plaint-on ?

Certes, à défaut de programmer intelligemment l’avenir, leurs compétences éminentes se résument d’abord à la justification rétroactive des erreurs du passé. Après tout, habitat insalubre, RER sous-dimensionné et banlieues en panne ne sont rien d’autre que la signature des choix de leurs prédécesseurs. Le « Grand Paris » d’hier…

Je repense souvent à cet intellectuel américain, spécialiste mondial de développement et de prospective, venu à la fin des années 80 à l’Ecole HEC déjà tristement célèbre pour son enclavement sur le plateau de Saclay. Son message était simple : « Votre pays s’en sortira le jour où l’on pourra aller à HEC directement depuis le centre de Paris, et qu’on pourra aussi relier directement un aéroport à l’autre. » Quarante ans et quarante milliards d’euros plus tard, on ne pourra toujours faire ni l’un ni l’autre. Entre-temps, au lieu de supprimer les ruptures de charge entre Orly et Roissy, votre imagination fertile en aura même inventé une nouvelle : le changement à Saint-Denis Pleyel ! N’est pas Haussmann qui veut.

Mais laissons ici la forme car le fond me semble plus grave encore : la France, si prompte à promouvoir hors de ses frontières ce qu’elle a de meilleur, ne rate jamais une occasion de s’inspirer du reste du monde… dans ce qu’il a de pire !

Étrange, par exemple, à l’heure d’internet, du développement durable et du retour, comme jamais, de la question du « sens de la vie », que de s’accrocher à cette vision 100 % économique et 100 % dépassée de l’avenir consistant à relier frénétiquement ghettos et ghotas, bobolands et dodolands, à entasser toujours plus de monde dans toujours moins d’espace et, surtout, à rebaptiser le tout « progrès » !

Partout sur la planète, de Tokyo à Mexico, de Pékin à Rio, se développent des mégalopoles inhumaines, désemparées, polluées et violentes. Endettons-nous à notre tour pour faire la même chose. Et endettons par avance les générations qui nous succèderont, obligées elles aussi de lutter à leur tour et à grands frais contre la dégradation inévitable de la qualité de la vie, contre les difficultés à se déplacer, à se loger, à fonctionner en commun à défaut de s’épanouir ensemble.

Le vrai pari, bien sûr, aurait été de faire exactement le contraire. De faire le choix du désengorgement de la capitale, le choix de la province, des villes moyennes (vous en êtes pourtant un fin connaisseur…), de nos villages, et de la revalorisation systématique de notre patrimoine rural. Le choix de la qualité plutôt que celui de la quantité. Le choix de la dispersion maîtrisée plutôt que celui du regroupement subi. Le choix de « l’autre France »… que l’on préfère au contraire sacrifier en silence. Car personne n’est dupe : dans une période de vaches maigres (faméliques même par les temps qui courent) habiller Pierre revient à déshabiller Jacques. Plus on parle du « Grand Paris », moins on parle du « Grand Tout Le Reste ».

Ce faisant, sous prétexte d’écrire l’avenir, vous ne faites que bégayer le passé en rédigeant bien malgré vous le tome II du toujours fameux et toujours visionnaire Paris et le désert français de Jean-François Gravier (1947, eh oui…).

Bref, le petit pari du Grand Paris au lieu du grand pari du Petit Paris !

Paris méritait mieux. La France aussi.

À lire aussi

Scoot toujours

À l’irresponsable anonyme qui m’a fracassé la jambe, puis abandonné au sol... boulevard Vo…