En faisant mon jogging matinal, je surprends chaque matin, bien à l’abri des fougères, caché derrière les rochers avec l’application un peu besogneuse d’un chasseur débutant, un jeune gendarme en uniforme armé d’un radar mobile « à l’ancienne », tout occupé à traquer le moindre automobiliste qui s’aventurerait à dépasser les 90 km/h sur la déviation flambant neuve de mon petit village des Pyrénées.

Comme je lui fais remarquer que lui et ses collègues sont aux abonnés absents, en revanche, les jours de marché où le village est pourtant paralysé par des dizaines de stationnements interdits et gênants, que deux de mes voisins viennent de se voir refuser l’enregistrement de leurs plaintes, le premier parce qu’on avait « tagué » sa maison, la seconde parce qu’on vient de lui voler ses poules pour la deuxième fois consécutive (eh oui, au XXIe siècle, ce n’est pas un gag !), le jeune gendarme m’a paru un peu gêné, mais sa réponse était imparable : « Mon boulot, monsieur, c’est de faire respecter le 90. Je fais ce qu’on me dit. » Encore heureux. Mais c’est un « boulot » typiquement français, hélas, que de multiplier la répression sous prétexte d’éducation. En oubliant de lutter contre la racine du mal : la tentation.

La semaine dernière, l’un de mes meilleurs amis me montrait fièrement le compteur de sa berline dernier cri. Il dépasse potentiellement les… 320 km/h ! Nulle part sur le territoire, pourtant, on n’a le droit de dépasser 130 km/h. Bien entendu, comme tous les machos au volant de leur bolide, mon ami se sent autorisé à rouler à la vitesse… qui l’arrange. Le pire, c’est qu’il conduit plutôt bien et qu’il m’est difficile de lui donner totalement tort : lancé à 140 km/h sur autoroute (les jours où il freine…), il reste probablement plus réactif et moins dangereux qu’un vieux papy à 120 km/h, « à fond la caisse » au volant de sa 2CV. Sur le papier pourtant, le premier est en faute, pas le second.

L’État, grand maître ès hypocrisie nationale, n’est pas en reste. L’alcool et la vitesse sont parmi les premières causes de mortalité au volant ? Ils sont surtout une ressource fiscale majeure. Pas question de gêner l’industrie automobile. Quant à celle des vins et spiritueux, elle a même été littéralement sanctuarisée. Priorité nationale. Pas touche !

Ainsi va la France, entre réglementations et contradictions. On a donc le droit d’y posséder un moteur hors la loi, mais pas le droit d’accélérer (ce qui ne nous empêche pas, au passage, de nous moquer des Américains, ces « grands enfants », qui ont eux aussi le droit de posséder une arme mais pas de s’en servir…). De même, les Français ont le droit d’acheter autant d’alcool qu’ils le souhaitent, mais seulement le droit d’en consommer quelques verres.

On me rétorquera : foutez-nous donc la paix ! Le conducteur et le buveur sont des personnes libres, responsables et éduquées, là aussi c’est bien connu : il suffit d’ailleurs de passer un peu de temps sur les routes de France ou aux fêtes de Bayonne pour s’en rendre compte…

En attendant, voici donc vos services, jamais à cours d’une innovation, en train d’envisager une nouvelle diminution de 10 % des vitesses autorisées. Une fausse solution qui a le mérite de faire à peu près l’unanimité contre elle. Autant dire qu’elle conserve toutes ses chances d’être adoptée.

Les vraies solutions ? Elles sont explorées depuis longtemps. Brider les moteurs à 130 km/h (ou 150 km/h, histoire d’en garder un peu « sous le pied » lorsqu’il faut vraiment doubler un camion en urgence). Une solution équitable et de bon sens. Donc écartée d’office.

Une autre piste, plus novatrice, serait de généraliser les capteurs « maîtres » au bord des routes, qui dialogueraient avec les « capteurs esclaves » embarqués dans les moteurs, lesquels se verraient imposer d’office une limite maximum. Les conducteurs n’auraient ainsi qu’à suivre… leur moteur. Techniquement, aucun problème. Après tout, aujourd’hui, quand un petit robot tombe en panne sur Mars, à des millions de kilomètres, on sait non seulement lui donner des instructions précises, mais aussi le réparer. Pourquoi ne pas généraliser sur Terre ce que l’on sait faire sur Mars ?

Une troisième piste, révolutionnaire (et non exclusive des deux précédentes) consisterait à remplacer nos panneaux de signalisation fixes et imbéciles par des panneaux « intelligents », dont les capteurs seraient capables de s’adapter instantanément à la météo, à Bison Futé et à je ne sais quelles autres contraintes (il n’en manque jamais dès qu’on prend le volant). Ainsi, au lieu d’indiquer bêtement une limitation à « 90 » qu’il pleuve, qu’il neige qu’il vente, qu’il fasse beau, qu’il fasse jour ou qu’il fasse nuit, ce même panneau à l’entrée de la déviation de mon petit village pourrait fort bien indiquer « 90 » dans des conditions normales mais également « 110 » les dimanches d’août, quand il n’y a personne sur les routes et que les conditions de visibilité sont exceptionnelles, « 60 » au contraire les jours de marché et « 40 » la nuit, par temps de brouillard et de verglas.

Cette solution-là est, paraît-il, à l’étude. Plus fort encore, m’explique un ami qui y travaille : grâce aux données personnelles et aux indications de géolocalisation partagées par les réseaux sociaux et les smartphones, on sait même aujourd’hui commander à ces futurs panneaux intelligents la diffusion de tel ou tel message personnalisé en fonction des automobilistes qui défilent. J’imagine que vous savez déjà tout cela. J’imagine que vous savez aussi qu’il n’est pas prévu de gaspiller cette nouvelle technologie pour de vulgaires causes d’intérêt général. C’est probablement un hasard, mais les premiers panneaux à l’étude le sont pour des publicités… d’alcool et de voitures !

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