Monsieur le Maire,

Comme moi, j’imagine que vous cirez de temps en temps vos chaussures. Comme moi, je suppose que cela ne vous passionne pas. Il faut dire que, depuis des siècles, s’il y a un domaine dans lequel la technique a peu progressé, c’est bien celui-là. La boîte de cirage est toujours à moitié vide ou à moitié sèche, pas vraiment tout à fait de la bonne couleur, jamais assez grande, les brosses sont trop vieilles, elles salissent les doigts, on hésite à enlever les lacets, on ne sait jamais comment les remettre (comme les cartes routières, si faciles à déplier, si insupportables à replier). Une fois le cirage appliqué, il faut encore attendre, revenir, puis encore changer de brosse, et souvent changer de chemise au passage… Bref, c’est long, ça tâche et, à l’exception du lustrage final, bien peu gratifiant !

Comme moi, Monsieur le Maire, j’imagine aussi que vous marchez dans la rue. N’en déplaise aux grandes consciences de droite comme de gauche qui ont toutes promis, sans exception, que « bientôt plus personne ne dormirait dans la rue », il ne vous aura pas échappé que l’on y dort de plus en plus, et de plus en plus mal. Chaque matin, en sortant de chez moi, je suis confronté, comme tout le monde, à cette violence ignorée des statisticiens, tellement réelle pourtant : la pauvreté, la détresse, la résignation souvent, l’agressivité parfois. Dans ce désarroi collectif, où donner de la tête ? Qui aider ? Ou ne pas aider ? Plutôt ceux qui font un effort ou plutôt ceux qui ont renoncé à en faire ? Comment, de toute façon, faire la différence entre les deux ?

Vous aurez compris, j’imagine, où je veux en venir. Comme moi en effet, je sais que vous avez beaucoup voyagé. Vous aurez observé que, dans la plupart des grandes villes de la planète, prospère encore un métier, un vrai métier, ignoré chez nous. Au sens figuré, le « cirage de pompes » est en effet un sport national français, au travail notamment. Étrangement, il est loin, bien loin même, d’y être considéré comme un travail au sens propre (c’est le cas de le dire).

Voici donc ma suggestion. La municipalité de Paris pourrait très facilement, soit en direct, soit par le biais d’associations spécialisées, fournir à tous ceux qui en feraient le choix une sorte de « kit de cirage » : un petit kiosque ou un simple parasol, des brosses, des crèmes, des chiffons et quelques heures de formation afin d’obtenir un diplôme ou un certificat adéquat, rassurant pour tout le monde. Le tout serait disposé aux points les plus stratégiques : près des arrêts de bus, à l’extérieur et à l’intérieur des stations de métro, à proximité des kiosques à journaux (une façon de relancer au passage la lecture de notre pauvre presse qui n’en demande pas tant), dans les bureaux de poste et dans les administrations, bref dans les endroits où l’on passe, où l’on attend, où l’on stresse parfois, et où il serait pourtant si facile de joindre l’utile au désagréable !

Très peu coûteuse, très facile à déployer et à sponsoriser, cette solution permettra aussi de distinguer tous ceux qui sont prêts à un minimum d’efforts pour s’en sortir et les autres (en séparant notamment le bon gars de l’ivre…). Elle récréera immédiatement du lien social, de l’estime, une simple considération, un nouveau regard entre exclus et inclus, entre cireur et ciré. Personne, qui plus est, ne pourra vous accuser de « faire concurrence aux petits métiers du privé » : personne, dans le privé, ne cire plus les chaussures !

Bien sûr, je n’ignore rien des ronchons, des arrogants, des dédaigneux et des méprisants, des « grands diseux et petits faiseux » qui peuplent nos administrations et nos palais municipaux, départementaux, régionaux, nationaux, et qui ne manqueront pas, j’en prends le pari, de sortir du bois pour ricaner ou aboyer. Malades d’avance à la seule idée de l’insupportable confrontation entre grandes idées et petits métiers.

Cirer les pompes de son prochain, vous n’y pensez pas !

Pensez-y, Monsieur le Maire. Pensez-y. Et écoutez plutôt Paul Valéry qui nous prévenait : « Que de choses il faut ignorer pour agir ! » Ou le bon sens souriant et enthousiaste de ma femme de ménage : « Il n’a pas de petits métiers, il n’y a que de petits salaires. »

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