Editoriaux - Industrie - Politique - 12 juin 2013

Michelin ou la mondialisation malheureuse

Michelin serait-il aux gouvernements de gauche ce que Toutânkhamon fut aux égyptologues ?

La récente annonce par le fabricant de pneumatiques de 730 suppressions d’emplois sur le site de Joué-lès-Tours, alors que le résultat opérationnel du groupe a bondi de 25 % l’an passé, rappelle furieusement la séquence de septembre 1999. Édouard Michelin, qui venait de succéder à son père, annonçait la suppression de 7.500 emplois en Europe, tout en publiant des bénéfices semestriels en hausse de 17 %. Interrogé alors par Claude Sérillon sur les marges de manœuvre dont disposait la puissance publique face à des décisions de ce type, Lionel Jospin était apparu résigné : « Il ne faut pas tout attendre de l’État. » La première phrase du scénario du 21 avril 2002 était écrite.

La situation d’aujourd’hui est pourtant différente, et il nous apparaît bien difficile de vitupérer les supposés cynisme de la direction de Michelin et conservatisme des syndicats.

Comment en effet ne pas comprendre la décision de l’entreprise, alors que la demande en Europe pour le pneu poids-lourds fabriqué à Joué-lès-Tours a chuté de 25 % depuis 2007 ? Comment accuser Michelin de procéder à des licenciements boursiers alors que le groupe va investir 800 millions d’euros en France d’ici à 2019 en accentuant son effort de recherche & développement dont on sait qu’il est la clé de la compétitivité de nos entreprises ? À de nombreux égards, le choix de Michelin apparaît stratégiquement justifié, et bénéfique pour l’industrie française.

Parallèlement, comment en vouloir aux ouvriers du site de Joué-lès-Tours ? Ceux-ci vivent la suppression de leurs emplois comme une remise en cause de leurs compétences, voire de leur identité professionnelle. Pour ceux qui ont une famille, sont propriétaires d’un logement, ont tissé des relations amicales en Touraine, comment accepter de tout remettre en cause, alors même que la qualité de leur travail n’est pas en question ? La colère des salariés est tout aussi compréhensible.

En réalité, les principaux protagonistes, politiques, économiques et syndicaux, sont désormais dépassés par les conséquences funestes du processus de globalisation dont ils ont été les principaux artisans. On ne rappellera jamais assez que, contrairement aux sottises déclamées quotidiennement par Mme Parisot, la mondialisation n’est pas un phénomène naturel : c’est un processus voulu, politique avant d’être économique, dont les étapes historiques peuvent être parfaitement datées, qui se caractérise par la volonté de supprimer l’ensemble des frontières et de parvenir à l’extinction du politique. Les États sont désarmés face à une situation qu’ils ont largement contribué à créer : « Dieu rit de ceux qui critiquent les effets dont ils chérissent les causes ! » Jamais la célèbre formule de Bossuet n’aura été autant d’actualité. Et Michelin qui, jadis, était une entreprise symbolisant comme aucune autre le paternalisme industriel, attaché aux valeurs d’enracinement et d’identité, est désormais devenu le symbole du « travail sans qualités » brillamment analysé par Richard Sennett : un capitalisme où l’homme est un facteur de production interchangeable et où la mobilité permanente et l’absence d’attaches sont nécessaires à la bonne marche du système.

Sous couvert de progrès et de modernité, la réalité de la mondialisation, c’est d’abord et avant tout un grand retour en arrière !

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