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Editoriaux - Politique - Société - 2 juillet 2016

Michel Rocard, l’un des derniers « grands »

Avec la mort de , c’est encore une autre page de la vie politique qui vient d’être tournée. Et c’est aussi un honnête homme qui s’en est allé. Un homme des plus complexes, également.

Venu du PSU, il campait alors à la gauche d’une SFIO pas encore devenue PS, avant d’en incarner ensuite l’aile « droite » ou, pour être plus précis, ce que l’on appelait alors, dans les années soixante-dix, la « seconde gauche » ou « gauche américaine », laquelle se vit laminée lors du fameux congrès d’Épinay, en 1971, qui vit à la fois la victoire de François Mitterrand, celle de l’Union de la gauche et du Programme commun conclu avec le PCF.

Étrillé, Michel Rocard, malgré une velléité de candidature à l’élection présidentielle de 1981, devait ensuite connaître une assez longue traversée du désert. Logique, puisqu’en 1980 dans son appel de Conflans-Sainte-Honorine, il stigmatisait « l’archaïsme » de la direction du PS. Pile-poil au moment où le même François Mitterrand entamait une liaison avec la future mère de Mazarine : les vieux peuvent tout supporter, sauf les allusions à leur âge.

En 1988, Michel Rocard accède enfin à Matignon. À son propos, le Florentin aura ces mots : « Les Français veulent Rocard ? Ils l’auront. Mais dans quelques mois, ils liront à travers. » Il est un fait que durant la première guerre du Golfe, le Premier ministre est rarement invité au mess des officiers…

1994, l’hallali des élections européennes. Michel Rocard dirige la liste socialiste aux élections européennes, tandis que l’Élysée lui met une liste Bernard Tapie dans les pattes, laquelle talonnera de près celle de l’ancien Premier ministre, lui ôtant de fait toute légitimité. Le jour de la première session du Parlement européen, Michel Rocard est seul à la buvette. Il n’est pas dix heures du matin et il est seul. Il boit bière sur bière, fume Gauloise sur Gauloise. Un seul homme ira le consoler, Jean-Marie Le Pen, lequel confiera alors à l’auteur de ces lignes : « C’était dégueulasse… Tout le monde, au sein de son parti, même au sein de sa propre liste, l’avait abandonné. Personne ne voulait être sur la photo avec lui. On se connaissait bien tous les deux, on avait été ensemble à la Corpo de droit, pas dans le même camp, mais ensemble tout de même. Je crois qu’il m’en a été reconnaissant. »

Alors que François Mitterrand jetait ses derniers feux, avec la partie « sombre » de sa vie – amitiés vichyssoises, même majoritairement résistantes et amitiés avec d’autres « aventuriers », genre Patrice Pelat et Bernard Tapie –, Michel Rocard s’était contenté de dire que le défunt avait parfois des relations « limites »… Élégance de vieux protestant un brin rigoriste, mais qui ne crachait pas sur les dames, loin s’en fallait, et qui demeurera précurseur en la matière, étant le premier homme politique à annoncer publiquement son divorce d’avec sa deuxième femme, Michèle, avec une élégance dont ses successeurs feraient parfois bien de s’inspirer.

Car Michel Rocard avait de la tenue. La preuve en est sa dernière déclaration accordée au Point où, à l’éternelle question consistant à souhaiter ce que demanderait le Tout-Puissant lors de cette rencontre que tout le monde craint ou espère : « Oh, j’aimerais l’entendre me dire “Petit, tu n’as pas trop mal travaillé. Tu as essayé de ne pas oublier les principes immuables de la société des humains”. »

On a sûrement trop raillé le « petit » Rocard, au galimatias parfois proche de l’incompréhensible. Mais, à sa manière, il fut aussi un « grand » ; l’un des derniers, peut-être.

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