Editoriaux - Entretiens - Fiction - Politique - Société - 29 août 2015

Michel Houellebecq n’est pas plus important que ses romans

Michel Houellebecq est, à mon sens, un immense romancier, en tout cas, aujourd’hui dans notre espace littéraire, le plus grand.

Soumission, qui a connu un succès considérable en France et en Europe, est un chef-d’œuvre qui mêle superbement la richesse de la fiction, la plausibilité froide d’une analyse futuriste et une vision à la fois ironique et grave de notre société. Avec le style si particulier de son auteur, apparemment sans apprêt mais efficace et d’une précision chirurgicale.

Ce n’est pas parce que François Hollande et Manuel Valls ont dénoncé absurdement les dangers de ce livre et que certains critiques, dont je suis sûr qu’ils ne l’ont pas lu, ou mal, l’ont décrié que mon point de vue changera. Au contraire, il y a des dénonciations qui sont des récompenses, quasiment des hommages.

Mais Michel Houellebecq est arrivé à un moment de sa vie intellectuelle et littéraire, de sa gloire médiatique où il court le risque de laisser son personnage submerger ses créations et d’abuser de l’autorité et de l’aura du premier au détriment des secondes.

Cette éventualité est d’autant plus à craindre que Michel Houellebecq, dans les entretiens qu’il a acceptés, si on veut bien sortir des apparences dans lesquelles à son sujet on se complaît trop souvent, est remarquable. Ses réponses, sur les plans politique et social, sur celui du roman et de sa technique, du style, sont passionnantes et à mille lieues de l’être lunaire, décalé et presque indifférent qu’il a été parfois. On le compare physiquement à Céline mais pour certaines de ses interviews je l’ai plutôt ressenti comme une François Sagan encore moins audible.

Cette période est révolue. Il suffit de lire la série que lui a consacrée Le Figaro Magazine pour mesurer à quel point la pertinence et la justesse des questions l’ont stimulé et porté son intelligence et sa finesse à leur comble.

En même temps, Le Monde, sans son accord, a publié, sous la signature d’Ariane Chemin, plusieurs relations et analyses de séquences jugées fondamentales de son existence. Pour la personne qui comme moi n’aurait manqué pour rien au monde ces contributions réussies à une meilleure appréhension de Michel Houellebecq sur tous les registres et à tous âges, force est d’admettre que les protestations de Michel Houellebecq et ses accusations sur le fait qu’on aurait mis en danger, en révélant des éléments de sa vie privée, sa protection apparaissent exagérées et presque de mauvaise foi, tant sa détestation du Monde et sa volonté de promouvoir Le Figaro Magazine sont ostensibles. La réponse du directeur du quotidien à ses allégations n’est pas dénuée de fondement, il convient de l’admettre.

Je ne sais pas si Michel Houellebecq, aujourd’hui, est devenu un personnage totalitaire, avec ses ennemis et ses inconditionnels, au-delà du formidable romancier qu’il est. Il paraîtrait que la neutralité ne serait plus suffisante : dans ses guerres extralittéraires, il faudrait épouser sa cause sans aucune nuance ?

Le lecteur, en tout cas, n’a pas envie d’entrer dans ces considérations, il n’est préoccupé que par le bonheur de lire et l’impatience de découvrir, le plus vite possible, son prochain roman. Il se moque du détail de son conflit avec telle ou telle publication et a été comblé aussi bien par Michel Houellebecq parlant dans Le Figaro Magazine que par Michel Houellebecq scruté et raconté dans Le Monde.

[…]

Michel Houellebecq n’est pas plus important que ses romans. Ce n’est pas à lui qu’on devra modestement démontrer que l’encens est dérisoire par rapport à la substance.

Trop lucide pour l’ignorer, il rejoindra vite son territoire sans avoir recours, même, à une carte.

Extrait de : Michel Houellebecq est-il plus important que ses romans ?

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