C’est à Spetsai, en Grèce, une de ses îles qu’il affectionnait tant, que Michel Déon, un exemplaire d’Anthinéa sur les genoux, a écrit parmi les plus belles pages que j’ai pu lire sur Maurras. Elles se trouvent dans le second chapitre de Mes arches de Noé. Tout y est : une évocation pleine de sensibilité du poète, que Déon tient pour l’un des plus grands, une analyse sérieuse et lucide du politique, un portrait intime, parfois drôle, souvent émouvant, de l’homme, en père spirituel mais aussi en compagnon de chair et d’os.

Le récit de ces deux années d’Occupation passées à aux côtés de Maurras, comme secrétaire de rédaction, portent l’empreinte du tragique des temps en même temps qu’une saveur romanesque, comme dans cette fascinante anecdote de l’hommage rendu par Maurras, au péril de sa vie, à des otages abattus place Bellecour par les Allemands.

Une page, en particulier, est un condensé du regard porté par Déon sur son vieux maître. On me pardonnera de la citer un peu longuement, tant elle est forte et juste. Déon nous raconte comment il va chercher chaque matin l’article écrit par Maurras dans la nuit pour le journal :

Il m’est arrivé de rester ainsi un long moment près de lui, n’osant pas le réveiller […] Je revoyais sa vie tout entière placée sous le signe d’une énergie indomptable, l’enfance heureuse frappée soudain par une infirmité terrible, l’adolescence enchantée par la poésie […] les voyages en Grèce et en Italie, la « Revue Grise », le quotidien, les compagnons de route […] la dernière guerre dont il avait pressenti qu’elle signifierait le glas de la France et maintenant cette occupation qui l’étouffait, où il jetait ses dernières forces pour sauver ce qui lui semblait pouvoir être sauvé […] La grosse plume tenue entre les doigts carrés aux ongles courts, d’une main petite et nerveuse, la grosse plume trempée dans une encre noire courait toujours sur le papier, attaquant, expliquant, commentant, bousculant les idées reçues, démontrant avec une sorte de rigueur mathématique les raisons des uns, les torts des autres, au nom d’un amour de la France que rien ne pouvait atteindre […] Je l’aimais ce vieillard de fer et de feu et, quand le soin m’en incombait, je prenais soin de sa personne avec un sentiment plus profond que le respect.

Un autre passage mérite d’être cité pour répondre à madame Azoulay, qui a osé écrire que “MALGRÉ sa proximité avec les thèses de Charles Maurras, [Déon] gardait en littérature une totale liberté dans ses choix”. Le voici (Déon nous y parle du journal de l’Action française) :

La page littéraire, que Pierre Varillon dirigeait de sa retraite stéphanoise, avait les indulgences de Maurras. Brasillach avait pu avant la guerre y tresser des couronnes à Claudel, Rebatet massacrer un compositeur abonné du journal, François Daudet ridiculiser Gimond, le sculpteur ami du Chemin de Paradis, Thierry Maulnier adorer Nietzsche, Kléber Haedens introduire le sport dans la littérature.

Il faut croire que la liberté de choix en matière littéraire n’était pas plus hier qu’aujourd’hui une valeur de gauche !

1 janvier 2017

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