Document - Editoriaux - Justice - Société - Table - 7 avril 2015

Merci à Marc Trévidic, juge antiterroriste

Le métier de juge d’instruction est méconnu, incompris et difficile. On l’appelait autrefois l’homme le plus puissant de France. Mais quand le juge Pascal pouvait incarcérer le notaire de Bruay-en-Artois sans preuves tangibles (1972), ou que le juge Lambert, dont c’était le premier poste, devait prendre en charge – seul – la célèbre affaire Grégory (1984), le juge d’instruction moderne dispose de nombreux moyens techniques pour l’aider dans sa tâche et doit solliciter du « juge de la liberté et de la détention » une décision d’incarcération provisoire. Le métier reste harassant, tant il soumet l’homme au stress, au risque permanent de se tromper, et surtout à des individus dont la fréquentation n’a rien d’une partie de plaisir.

Le juge d’instruction a pour fonction d’enquêter : chaque affaire criminelle, et un certain nombre d’affaires correctionnelles – notamment les plus complexes – donnent lieu à une instruction. Son rôle ? Réunir les éléments, à charge et à décharge, et décider in fine du renvoi d’une affaire devant la cour d’assises ou au contraire d’un non-lieu. Pour cela, il dispose d’un pouvoir d’investigation important, mais borné par de multiples garde-fous. Mis en place progressivement à chaque erreur judiciaire, ils finissent par entraver l’action d’un juge débordé de dossiers qui souffre, par ailleurs, d’un criant manque de moyens. D’où un allongement des procédures d’instruction, des décisions contestables, et parfois, à l’inverse, des détentions provisoires injustifiées dont l’indemnisation coûte fort cher à l’État.

Comme toutes les professions, celle de juge d’instruction comporte ses géants. Parmi eux, Renaud Van Ruymbeke, Thierry Jean-Pierre, connus grâce aux affaires politico-financières qu’ils ont instruites ; Jean-Louis Bruguière ou Marc Trévidic, les bien nommés « juges antiterroristes ».

À 49 ans, Marc Trévidic traque les terroristes depuis 10 ans. En vertu d’une disposition légale, il doit quitter son poste. Hier, à l’antenne de RTL, il évoquait son soulagement. C’est sans regret qu’il passe la main, évoquant combien ce métier est « lourd à porter », voire « insupportable par moment ». Et on le comprend.

Juge antiterroriste, c’est avant toute chose un travail d’une effrayante complexité. Rien à voir avec les petits trafiquants de banlieue qui donnent tant de fil à retordre à la justice. Mais lorsqu’à la suite d’un attentat aux dizaines de victimes il faut remonter patiemment les pistes qui, peut-être, mèneront un jour aux coupables, l’homme se confronte à une réalité brutale. Celle de la mort, de la haine, du fanatisme islamique ; celle des États qui abritent et protègent les criminels et entravent les investigations sur leur territoire – comme Marc Trévidic en a fait l’expérience dans l’affaire des moines de Tibhirine ; celle des montagnes de documents rédigés en langues étrangères, des écoutes téléphoniques limitées à quelques milliers par an, des décisions judiciaires aussi qui mettent parfois à néant des années d’un travail de bénédictin.

Juge antiterroriste, c’est aussi la menace permanente, sur sa vie, celle de ses proches. C’est une protection rapprochée de tous les instants, et pour des années ensuite. C’est l’impossibilité de mener une vie normale. Un travail ingrat, sans reconnaissance, sans salaire mirobolant. Mais un travail indispensable à notre sécurité. On ne saura jamais combien de victimes innocentes ont été épargnées grâce à l’action inlassable de ces hommes de l’ombre. Infiniment plus utiles à notre société que ces délinquants illettrés qu’on appelle footballeurs, des hommes comme Marc Trévidic ne méritent qu’un mot, le plus simple et le plus profond : merci !

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