Mediapart : de l’information à la volonté affirmée d’influencer

Révéler, accuser, influencer : où s’arrête le journalisme pour laisser la place au pouvoir médiatique ?
Raphaël Labbé from Paris, France, CC BY-SA 2.0 , via Wikimedia Commons
Raphaël Labbé from Paris, France, CC BY-SA 2.0 , via Wikimedia Commons

La publication est tombée lundi. Mediapart accuse Jordan Bardella d’avoir tenu, entre 2013 et 2015, des propos antisémites dans des échanges privés. Le président du RN dément et annonce une plainte en diffamation.

Sur BFM TV, Antton Rouget, l’un des auteurs de l’enquête, a été interrogé sur les critiques visant le sérieux du travail de Mediapart. Sa réponse mérite d’être relevée : « Si on continue à être mis en cause sur le sérieux de notre travail, on authentifiera et on publiera les documents. » La phrase est au futur. Elle ne permet pas de conclure que les documents ne sont pas authentifiés. Mais elle pose une question : que peut vérifier le lecteur, aujourd’hui ? Le sujet dépasse Bardella. Un média peut révéler une information, mais aussi contribuer à installer un jugement dans l’opinion.

Le pouvoir de qualifier

Un fait n’arrive jamais seul dans un journal. Il arrive avec un titre, un angle, un vocabulaire. C’est le métier du journaliste. C’est aussi son pouvoir. L’affaire Christian Estrosi l’illustre. En 2020, Mediapart publie une enquête fondée notamment sur un rapport de la chambre régionale des comptes. En 2025, Edwy Plenel et Hélène Constanty sont condamnés pour diffamation. Le tribunal estime que certains passages vont « beaucoup plus loin que le rapport ». Entre le fait et le récit, il y a le choix des mots, du titre et de l’angle. C’est là que se joue une partie du pouvoir médiatique.

En période électorale, les effets peuvent être immédiats. En 2024, Joseph Martin, candidat RN dans le Morbihan, voit son investiture retirée après un article de Libération sur d’anciens propos présentés comme antisémites, avant d’être réinvesti quelques jours plus tard. Le média avait déjà produit son effet. Dominique Baudis en avait fait les frais dans l’affaire Alègre, bien avant les réseaux sociaux. Accusé en 2003, il sera finalement mis hors de cause après un non-lieu général en 2005. Une Justice peut refermer un dossier. Elle ne peut pas toujours effacer ce qui a été écrit et répété.

Le tribunal médiatique

C’est toute l’ambiguïté. Le journaliste n’est ni juge ni procureur. Pourtant, son travail peut produire des effets qui y ressemblent : une réputation atteinte, une candidature retirée, une carrière fragilisée. Le tribunal médiatique intervient avant le tribunal judiciaire. Une accusation est reprise à la télévision, commentée sur les réseaux sociaux, puis revient dans un nouvel article. L’affaire s’installe. Cette mécanique n’est pas propre à Mediapart. Elle est particulièrement visible dans une partie des médias situés à gauche, qui revendiquent un journalisme engagé.

Mediapart l’assume. Le média se définit comme « un journal engagé mais pas militant » et revendique un « journalisme d’impact ». Il explique que ses enquêtes peuvent avoir des conséquences « judiciaires, législatives, financières, politiques ». Le mot est important : impact. Une enquête peut provoquer une réaction ou une procédure. C’est parfois, précisément, son intérêt. Mais l’impact appelle aussi une responsabilité.

Informer ou peser ?

À l’approche d’une élection, la frontière devient sensible. Le journaliste doit donner aux citoyens les informations qui leur permettent de juger les candidats. Pas décider à leur place. Le feuilletonnage complique encore les choses. Une révélation appelle une réaction, puis une nouvelle publication. Chaque épisode entretient le précédent. Le débat dépasse Mediapart. Il concerne une conception du journalisme particulièrement assumée dans une partie de la presse de gauche : un journalisme qui revendique son engagement et son impact.

Ce choix éditorial n’exonère pas de la rigueur lorsque les conséquences sont politiques ou personnelles. Révéler un fait d’intérêt public, c’est informer. Installer durablement une accusation dans l’opinion, c’est exercer une influence. La presse est un contre-pouvoir. Mais un contre-pouvoir reste un pouvoir. Et lorsqu’il peut faire retirer une investiture, atteindre durablement une réputation ou peser sur une campagne, une question demeure : qui surveille le tribunal médiatique ?

Picture of Yann Montero
Yann Montero
Journaliste Boulevard Voltaire

Vos commentaires

30 commentaires

  1. Tout le monde politique, tout le monde médiatique et bien d’autres encore devraient se mobiliser pour réclamer la présentation des preuves. Et ceci de toute urgence. Ce serait d’abord un moyen d’assainir l’ambiance malsaine de notre temps. A quoi rime ce suspens ?
    Puis, avec des preuves, ou sans preuves, dans les deux cas, chacun pourrait tirer les conséquences qui s’imposent.

  2. Le métier de journaliste s’est dégradé. Il en existe toujours de sérieux. Plus ou moins, chez les sérieux. Et plus du tout chez les autres qui sont devenus surtout des militants. Parfois se radicalisant à mesure qu’on dénonce leur jeu ( Legrand, Cohen, Plenel etc ). L’Arcom s’est dévoilé toujours un peu plus ( dans le scandale de la Maison ronde tenue par les syndicats subventionnés, pas un mot ! ). L’Etat de droit ? foulé au pied, en faisant les procès et juges avant l’administration judiciaire etc Et tout cela en toute tranquilité et bonne conscience. NB ; Marien Le Pen, s’est abstenue de commentaires dans l’affaire Bruel. C’est la seule à ma connaissance. Elle a argué l’ Etat de droit ! Qui dit mieux ?

  3. Je ne comprend pas cet emballement avec l’affaire Mediapart. Un « jeune » de 17 ans n’est jamais inquiété actuellement et là, c’est un bazar fou. Combien de lycéens vont se retrouver sous la férule de Mediapart suite aux exactions de ces derniers jours ?

  4. Je n’arrive pas à comprendre pourquoi les pseudo journalistes de mediapart détiennent encore une carte de presse. Ils n’informent pas, il accusent sans jamais explicitement donner les preuves, ce n’est pas du journalisme, c’est « la jeune garde » version papier.

    • C’est leur fond de commerce a Media a part , il est temps d’arrêter ce système de subvention a la presse écrite qui ne profite majoritairement qu’a ceux qui ont la haine de ce pays.

  5. Pour mémoire, dans les derniers sondages les 2/3 des personnes interrogées déclarent ne pas faire confiance aux médias.
    Qui parmi ceux qui pensent voter RN vont modifier leur intention de vote à cause de Médiapart ?
    Il faut voir comment les journalistes de grands chemins sont accueillis dans les manifestations type gilets jaunes ou agriculteurs.
    Le temps de Fillon est passé, les mensonges réguliers depuis l’ère Macron ont vacciné une large partie de la population. Et enfin, l’électorat RN n’est pas celui de l’UMP.

    • ne serait-ce pas en sens inverse ? tellement excédès par les fakes news de la macronie, des LR, du PS etc……nous nous sommes tournés, pour beaucoup d’entre nous vers le RN
      et il n’y a pas de sujet pour l’instant : que mediapart prouve ce qu’il dit, d’abord. Après on verra mais en ce qui me concerne rien à faire de ce qu’à dit un gamin aurait pu dire à 17 ans !
      les lyvéens qu’on voit aux infos disent bien pire et qu’est-ce qu’on nous dit : ils sont mineurs, ils ne savent pas ce qu(ils disent
      alors ça s’applique aussi à JB

Les commentaires sont fermés.

Les fautes sur les pancartes résument tout l’échec de l’Éducation nationale