Cantonnée dans un silence boudeur depuis sa défaite à la primaire socialiste de 2011 et plus encore depuis l’élection à la présidence de la République de son heureux vainqueur, avait choisi d’être la mauvaise conscience du gouvernement socialiste, dressée comme un reproche vivant mais mutique sur le bord du chemin jalonné de compromis, de capitulations, de reniements et de trahisons que suivait François Hollande.

En vain la gauche du PS, en vain les « frondeurs » et autres rebelles sans chef se tournaient-ils vers elle, espérant un signal, une consigne, un oracle. La grosse muette feignait de n’être plus intéressée que par sa bonne ville de Lille, sa braderie, sa brocante, ses moules et ses frites. Trop heureux de la voir installée dans le rôle de la statue du Commandeur (ou plutôt dans le statut de la Commandeure, s’il faut, sous peine d’amende, parler le français féministe de Mme Sandrine Mazetier), le chef de l’État et le chef du gouvernement lui rendaient visite de temps à autre, tels Dom Juan au quatrième acte du Festin de pierre et ne craignaient pas de l’inviter à partager leur repas, persuadés qu’elle ne descendrait pas de son socle.

La fille de Delors et de la CFDT est sortie du tombeau où elle s’était volontairement enfermée. Elle a bougé, elle a parlé. Et c’est pour dire qu’elle désapprouvait la ligne, ou plutôt les zigzags suivis par le pilote et le second du pédalo France, qu’elle déplorait la faiblesse, la mollesse, l’illisibilité de leur politique, qu’elle constatait son échec, qu’elle condamnait l’absence d’un cap et d’un capitaine et qu’elle préconisait enfin de remplacer la rigueur par la relance et de préférer la croissance à l’orthodoxie monétaire et budgétaire.

Fallait-il comprendre que Mme Aubry se posait en chef de file des « frondeurs », dont elle disait comprendre la position, qu’elle présentait et assumait une alternative, et qu’elle était prête, en prenant la relève de Manuel Valls, à cohabiter avec un François Hollande relégué au rang de prince qu’on sort ?

Ce serait mal connaître la dame des trente-cinq heures qui n’a jamais fait un pas en avant qui ne fût immédiatement suivi d’un pas en arrière, ni une déclaration qui ne fût accompagnée d’un démenti. Martine Aubry a donc tenu à faire savoir, dans la langue de bois post-syndicaliste qui est la sienne, qu’elle ne voulait en aucune manière gêner ceux qui sont « en responsabilité » et qu’elle forme les vœux les plus ardents pour la réussite de la politique qu’elle dénonce. Comprenne qui pourra…

Si les ambitions personnelles se déclarent et se déchaînent à droite, si Nicolas Sarkozy, Alain Juppé, François Fillon, Bruno Le Maire et Xavier Bertrand sont déjà entrés en lice deux ans et demi avant l’échéance normalement prévue pour le président normal, il n’en est pas de même à gauche où l’on sait se tenir. Ni M. Valls ni M. Montebourg ni M. Bartolone ni Mme Royal ne pensent, ni en se rasant ni en se pomponnant, à autre chose qu’à faire bonne figure et à présenter aux caméras la face la plus avantageuse du socialisme. C’est donc pur hasard et à l’insu de son plein gré que Martine Aubry, en faisant sa sortie et sa rentrée, se retrouve elle aussi dans les starting-blocks au moment même où un sondage nous apprend que 86 % des Français – et 74 % des sympathisants socialistes – souhaitent que M. Hollande ne se représente surtout pas en 2017. La nature, disait déjà Lavoisier, a horreur du bide.

20 octobre 2014

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