Vous présidez depuis quelques mois aux destinées d’une petite agence d’État chargée de gérer et de promouvoir le service civique. C’est une belle idée. C’est surtout une idée bien insuffisante car tout volontariat porte en soi ses limites. Un service civique digne de ce nom n’a de sens que s’il se généralise, s’il devient obligatoire, non pas au sens contraignant du terme mais plutôt au beau sens du mot : au sens de notre pays qui « nous oblige ». Qui devrait tous nous obliger. Qui est loin, aujourd’hui, de nous obliger…

Naître en France, pourtant, est une chance inouïe. Des générations entières, jusqu’à celles de nos grands-parents, de nos parents parfois, se sont sacrifiées hier pour permettre aujourd’hui. Au prix de leurs utopies, de leurs libertés, de leurs vies parfois. Mais le résultat est là. Nous vivons dans un pays à peu près en paix, à peu près indépendant, à peu près démocratique et à peu près prospère. L’éducation, la médecine et la justice y sont gratuites. L’avenir n’est plus en option.

Comment nos ancêtres jugeraient-ils donc nos générations de « chacun pour soi », si généreuses en théorie et si cyniques en pratique ? Systématiquement accrochées à leurs droits mais amnésiques de leurs devoirs ? Dans lesquelles certains vont même jusqu’à bouder les urnes, moquer les règles et insulter le drapeau ? Comment interpréteraient-ils le fait même de se poser la question – ou plutôt de refuser de se la poser – de la nécessité de « rendre » systématiquement un tout petit peu (de temps, d’énergie, d’enthousiasme, d’optimisme…) à ce pays qui nous a tellement donné ?

On ne le dira jamais assez : Jacques Chirac a commis une erreur majeure, non pas en supprimant le service militaire pour quelques-uns, mais en ne profitant pas de cette occasion unique pour le remplacer par un service civil pour tous.

J’ai suivi comme beaucoup l’incroyable micmac, les invraisemblables tergiversations, les stupéfiantes conclusions des nombreux rapports et commissions d’étude nés de cette décision absurde et du débat qu’elle a généré. Je devrais plutôt dire du « non-débat » car c’est peu dire que cette interrogation essentielle qui devrait être au cœur de la question nationale a mobilisé infiniment peu par rapport à n’importe quelle autre question dite d’actualité (je ne parle même pas du fameux « mariage pour tous » qui concernait si peu de Français et qui en a pourtant mobilisé tellement ; le contraire de ce qui nous intéresse ici…).

En attendant, c’est vrai, nous n’avons plus d’objecteurs de conscience. Nous les avons hélas remplacés par des « objecteurs de confiance » : ronchons et déclinologues en tous genres qui commencent par dire « non », « vous n’avez rien compris », « c’est foutu », « c’est compliqué », sans parler du fameux « mais qui va payer ? ».

N’en déplaise aux esprits ronchons, il y a pourtant, en France, des milliers, des dizaines de milliers même, de chantiers d’intérêt général qui ne sont pas et ne seront jamais financés, qui n’entreront donc jamais en concurrence avec les prestations des entreprises privées : embellissement de paysages, aménagement de forêts, de rivières, de bâtiments abandonnés… Mais aussi de multiples chantiers « sociaux » sur tout le territoire. Pourquoi ne pas les recenser, les chiffrer, les prioriser, les répartir entre les différentes équipes du service civique, mais également entre associations de bénévoles en tous genres (jeunes, retraités, scouts…) ainsi, bien entendu, qu’entre petits délinquants réorientés eux aussi vers des chantiers d’intérêt général.

Ce serait le rôle d’un ministère de l’Intérêt général, pour sortir enfin l’avenir du pays du seul champ économique et le faire entrer dans celui de la cohésion sociale.

En attendant, il n’y a plus aujourd’hui, en France, de lieux ou de moments de partage à grande échelle. Il y a, en revanche, des centaines de milliers de jeunes qui ne se fréquentent plus, qui ne se parlent plus. Qui, au mieux, s’ignorent et, au pire, s’affrontent. Les « villas » d’un côté, les « cités » de l’autre. Aucune chance que les enfants de ces ghettos de riches tissent un jour des liens autres que négatifs ou violents avec les enfants de ces ghettos de pauvres.

La réponse officielle de nos « politiques » de gauche, de droite du centre et d’ailleurs ? À part les quelques milliers de jeunes qui passent par votre agence, on nous inflige aujourd’hui des « emplois d’avenir », « contrats de génération » et autres « médiateurs » qui ne sont rien d’autre, chacun le sait, que de coûteuses rustines sur un pneu criblé de clous. L’expérience nous enseigne que les solutions inventées par les énarques d’aujourd’hui ne sont que trop souvent de nouveaux problèmes légués aux énarques de demain.

Je redis donc ici ma proposition, que je ne cesse de répéter depuis des années, et que je remets donc une nouvelle fois « au pot » : mobiliser tout le pays autour d’un service civique obligatoire pour tous les jeunes entre 18 et 25 ans, garçons et filles, sans aucune exception, d’une durée d’un an minimum. Avec attribution systématique des chantiers d’intérêt général par tirage au sort. Car le problème, ici, n’est probablement pas d’envoyer en priorité un futur peintre en bâtiment s’essayer à la peinture ou un futur financier s’essayer à la finance, mais probablement de faire se côtoyer en priorité pendant quelques mois – ce qui ne leur arrivera probablement plus jamais dans la « vraie vie » – ce futur peintre et ce futur financier.

Pourquoi ne pas en profiter aussi pour y apprendre, côte à côte, les gestes fondamentaux du « vivre ensemble » : formation civique, gestes de premiers secours, permis de conduire (dont on a encore du mal à comprendre pourquoi il est laissé aujourd’hui à l’initiative privée)… Bref, chanter l’hymne national plutôt que le siffler. Servir le drapeau plutôt que le moquer. Encore une fois, il s’agit ici de développer des logiques qui touchent non pas à la seule rationalité économique, mais bien à cette cause infiniment supérieure qu’est l’envie de vivre ensemble sans laquelle rien d’autre n’est possible sauf, bien sûr, à considérer que les expressions « cohésion nationale », « mixité sociale », « creuset républicain », « autorité » et « intérêt supérieur de la nation » sont des gros mots. Je sais bien que certains le pensent. C’est leur droit, mais ce n’est pas leur devoir.

Il y a quelques semaines, j’étais en Israël où le service militaire est obligatoire, sans discussion possible, pendant trois ans pour les garçons et deux ans pour les filles. Tous les responsables économiques et politiques y tenaient le même discours : « La meilleure des universités, chez nous ? Sans discussion possible, c’est l’armée. Grâce à elle, nous embauchons des garçons et des filles de 22 ou 23 ans qui sont déjà formés, déjà structurés par le terrain et l’expérience. Ils ont déjà dirigé des équipes de plusieurs dizaines, voire plusieurs centaines de personnes. » Certes, Israël est en guerre. Mais la France, si elle n’est pas en guerre « militaire » (sans faire injure au Mali et à quelques autres terrains d’engagement extérieurs), est elle aussi, vous êtes bien placé pour le savoir, en guerre économique, sociale et identitaire.

Bref, en ces temps de désarroi quasi généralisé face à la montée des incivilités, de la petite et de la grande violence, à tous ceux qui réclament que l’on envoie l’armée dans les villes, je réponds le contraire : envoyons plutôt les villes à l’armée. Civile, bien entendu.

Qu’attendons-nous ? Qu’attendez-vous ?

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