N’allez pas lui dire que, sans lui, elle ne serait rien, qu’en tout cas elle ne serait pas où elle en est. Nul n’en est plus conscient qu’elle – si ce n’est lui-même. A cet homme, elle ne doit pas seulement la vie, ses traits physiques, son caractère, son tempérament, pas seulement son éducation, ses idées, sa vision du monde, mais aussi son ascension fulgurante au sein de l’entreprise familiale. Quels que puissent être les mérites de la fille, c’est bel et bien le père, de son vivant, qui lui a remis les clés du magasin qu’il avait fondé, qu’il avait dirigé d’une main de fer pendant quarante ans et dont il avait assuré la pérennité et la relative prospérité, à travers les orages et les vicissitudes, en dépit de la concurrence des grandes surfaces, des complots intérieurs et de l’hostilité de la plus grande partie du public.

Quand Marine Le Pen, en février 2011, a pris la direction de la vieille maison, elle héritait d’une enseigne dont le nom était certes connu de tous sur la place, qui obtenait parfois de beaux résultats électoraux, qui pouvait à l’occasion troubler, voire fausser le jeu des partis de gouvernement, mais que son histoire, sa position extrême sur l’échiquier et son image également négatives semblaient définitivement exclure de l’espérance du pouvoir. En l’espace de trois ans, la présidente du Front national, qu’elle préfère voir désigner comme le Rassemblement bleu Marine et que, de notoriété publique, elle aurait déjà débaptisé si elle n’avait été précisément retenue par le souci de ménager son père, a porté son mouvement à un niveau inégalé, devancé l’UMP, bousculé le P.S, fait mieux que les pronostics les plus favorables lors des dernières élections européennes. L’hypothèse de sa présence au second tour de la prochaine élection présidentielle est la plus généralement admise, et les observateurs les moins bien disposés à son égard n’excluent plus de la voir un jour aller encore plus loin, encore plus haut, là où elle se voit dans des rêves qui ne semblent plus totalement insensés.

Pour ce faire, la fille ne s’est pas contentée de repeindre la devanture et de ravaler la façade de la boutique que lui avait léguée son père. Elle a mis de nouveaux modèles en vitrine, elle a recruté et formé un personnel rajeuni et dynamique, elle a changé sa commerciale, elle a enfin tenté, non sans succès, de gommer la mauvaise réputation qui restait attachée à son parti. Pour ce faire, elle n’a pas hésité à sanctionner, à rétrograder, à éliminer peu à peu la vieille garde qui entourait son père et, on l’a vu lors de la dernière campagne, à chasser tous ceux dont le passé, le comportement, les propos, les affinités pouvaient nuire à sa grande entreprise de dédiabolisation et faire douter de la métamorphose dont elle a fait le thème de sa propagande et la base des élargissements et des compromis à venir.

Tous, sauf jusqu’à présent celui à qui elle ressemble tant, celui à qui elle doit tout, à qui elle voue reconnaissance et amour, mais dont les boutades qui ne font plus rire que lui, dont les plaisanteries provocatrices, dont les dérapages plus ou moins prémédités, représentent désormais la pire menace et le plus lourd handicap qui pèsent sur son entreprise de crédibilité et de respectabilité. A plusieurs reprises, les écarts et les frasques de ce père devenu gênant, de ce fondateur et président d’honneur qui est plutôt désormais un poids, voire un boulet au pied de sa fille ont été relevés et utilisés par les adversaires de la fille comme la preuve que le changement qu’elle affirmait n’était qu’une apparence et que l’A.D.N. du Front était bien resté le même. La dernière incartade du patriarche, qui n’était pas forcément la pire de son long parcours, a été celle de trop. C’est la dans l’âme, n’en doutons pas, mais sans ambiguïté et sans ambages, que l’élève a fait la leçon au maître, que l’enfant désormais émancipée a rejeté la tutelle de son géniteur. Il faut parfois tuer le père. Avant qu’il vous tue.

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9 juin 2014

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