Marie Fatima Hutin est d’origine éthiopienne et a été adoptée par une famille française en 1984. Aujourd’hui, elle est trésorière de Sens commun, qu’elle a cofondé. Elle réagit au micro de Boulevard Voltaire sur la question du racisme. Elle évoque, notamment, l’affaire Obono.

 

Je m’appelle Marie Fatima Hutin. J’ai 36 ans. Je suis d’origine éthiopienne et je suis née à Djibouti en 1983. J’ai été adoptée en France en 1984. J’ai fait des études de droit social et un master II humanitaire et social. J’ai travaillé pour le monde hospitalier et dans les centres médicaux sociaux pour aider les organisations à améliorer l’accueil du patient et les conditions de travail. Je suis trésorière du parti Sens commun que j’ai co-fondé le 24 octobre 2013.

Pourquoi la politique ?

Je pense que cela remonte à une tradition familiale. Je viens d’une famille où il y a beaucoup d’engagements politiques. Mon grand-père était maire de son village, à 29 ans jusqu’à 74 ans. Son frère était député. Ses autres frères étaient maires ainsi que son père. La sœur de mon père était maire adjointe. Il y avait une affinité et un goût pour la chose publique et le service politique.
A 29 ans, je me suis dit «  pourquoi pas lancer parti politique avec des amis ». On avait une envie de s’engager pour la France !

Sur votre compte Twitter, vous réagissez régulièrement à l’actualité. J’ai vu que vous réagissiez notamment au sujet de la sécurité, des agressions. Pourquoi ces thématiques vous font réagir particulièrement ?

Effectivement, j’essaie de ne pas trop réagir et de ne pas surréagir. Je trouve que sur Twitter il y a une polémique par jour et deux ou trois victimisations par semaine. Je me dis qu’en France il faut qu’il y ait un débat sain.
Il est vrai qu’en tant que citoyenne française, il y a de plus en plus d’endroits où j’ai un sentiment d’insécurité. Pendant ma jeunesse, j’ai eu la chance d’aller vivre quelques mois à New York. Je me souviens que cette ville était assez dangereuse. Elle a été sortie de la zone de danger et d’extrême violence par Giuliani. Je me souviens être allée me promener dans tous les quartiers, de jour comme de nuit et d’avoir vraiment profité de cette liberté.
À Paris ou ailleurs, je me sens de plus en plus en insécurité et je vois des scènes qui me choquent. J’ai eu l’occasion d’aller à Nantes et de voir des combats entre bandes rivales en centre-ville, au pied de l’hôtel où je me trouvais.
Je ne réagis pas à toutes les infos sur la sécurité en France parce que je serais obligée de réagir toute la journée. Il faut pacifier le débat, mais j’essaie de réagir sur les sujets les plus marquants et ceux qui me touchent plus particulièrement.

Au moment de l’affaire Obono, vous aviez twitté pour la liberté d’expression, pour la liberté de la presse et pour le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Pourquoi avez-vous voulu réagir ?

Je crois que j’ai toujours aimé la presse et la lire. J’ai commencé à lire la presse à l’âge de 12 ans. Je suis sensible au fait que nous vivons dans un pays où la presse est libre et où les journalistes peuvent écrire ce qu’ils veulent. Je trouve qu’il y avait autour de cette affaire, une surréaction et une volonté de la part de madame Obono de se placer en tant que victime. L’excès de victimisation et le côté « je veux que tout le monde me soutienne ».
J’ai traité la liberté d’expression parce que j’y suis sensible et parce qu’on est en France et que sa devise est Liberté, égalité, Fraternité.

Christine Kelly avait été décrite comme “la servante” d’Eric Zemmour. Que vous inspire ce genre de propos ?

Christine Kelly est très souvent attaquée parce qu’elle a l’outrecuidance d’être journaliste et de recevoir Eric Zemmour chaque soir sur CNEWS. Je trouve cela trop facile et dénigrant pour cette femme qui fait son travail de journalisme de manière tout à fait convenable.

Les autres sujets que je vois beaucoup apparaître sur votre compte Twitter sont notamment sur le racialisme. J’ai vu le hashtag «  je suis noire et consternée » et notamment sur le tweet « un médecin blanc n’aurait pas trouvé la veine d’un patient noir et il avait fallu aller chercher un médecin noir ». Vous aviez réagi en disant «  je m’en sors très bien, merci ! »
Pourquoi réagissez-vous particulièrement sur ces sujets-là ? Dans quelle société est-on amené à vivre ?

J’ai cette chance d’avoir été accueilli en France il y a 35 ans et d’avoir été adopté par une famille française, d’avoir pu profiter de mon enfance et de mon adolescence dans un pays calme, libre où la question de la couleur de peau n’avait aucun sens. Je n’ai jamais été confrontée à un quelconque sujet de racisme.
Je réagis parce que je trouve que l’état actuel de la France et les polémiques délétères me donne l’impression qu’en France le fait d’être noir serait un critère de discrimination et d’ostracisation. Je trouve que c’est faux.
Je réagis parce que je ne me reconnais pas dans ces débats, dans ces phrases et dans ces cris d’humeur. Beaucoup ne comprennent pas toutes ces polémiques et sont choquées de découvrir qu’ils sont mis dans un le paquet victimaire. Je refuse ce statut de victime. C’est pour cette raison que je dis que je suis noire et consternée. Je ne sais pas la différence entre les cadres noirs et les cadres blancs. Je n’ai pas besoin d’avoir un médecin noir. Ce n’est pas un médecin qui fait les prises de sang. C’est généralement une infirmière ou un personnel de laboratoire. On a toujours trouvé mes veines. Effectivement, la peau noire est un peu plus épaisse puisque nous avons de la mélanine en plus grande quantité, donc elle est un peu plus difficile à piquer. On me l’a dit une fois, mais la personne a trouvé directement ma veine. Je me suis donc bien fait soigner.
Je réagis aussi parce que nous les noirs en tant que victime et les Français blancs se retrouvent avec cette idée qu’ils sont des méchants. Je suis contre cette idée et c’est complètement faux.

Le racialisme est une théorie qui vient des États-Unis. L’Histoire des États-Unis est complètement différente de la nôtre. Là-bas, tous les noirs sont descendants d’esclaves, alors que chez nous, à part dans les collectivités d’outre-mer, ce n’est pas le cas. Est-ce pertinent d’avoir ce débat du racialisme en France ?

La question du racialisme est quelque chose que j’ai vu il y a une vingtaine d’années dans mes cours d’ anglais. Je me souviens avoir eu une détestation de mes cours d’anglais, parce que j’avais l’impression que tout tournait autour de la ségrégation, de la victimisation, etc.
Je pense qu’il était nécessaire de parler de la ségrégation, de l’Histoire des États-Unis et de rappeler les horreurs commises, mais trop c’est trop.
Beaucoup de théories reviennent en France. La victimisation, les revendications sur Twitter, sur Facebook et sur les autres réseaux sociaux, sont souvent vues deux ou trois ans avant aux États-Unis.
L’exemple des pansements de couleur beige sur la peau noire ou ce scandale parce qu’on n’avait pas des produits pour les cheveux bouclés. Ce n’est pas un drame existentiel. On pouvait les commander sur internet. On a cette chance de pouvoir ouvrir son horizon avec internet. Systématiquement, ce recours et ces arrivées d’éléments de culture américaine dans la culture française m’interpellent.
Dernière en date, cette histoire de Google qui voulait répertorier les restaurants tenus par les personnes noires. Pourquoi ? J’ai cette liberté de vivre noire dans un monde de blancs. Durant toute ma vie en France, je n’ai pas conscience d’avoir eu une question sur ma couleur de peau. Aujourd’hui, c’est devenu quasi systématique sur les réseaux sociaux, mais pas dans la vie de tous les jours.
Dans la vie de tous les jours, je me promène partout. Je n’ai jamais eu aucune réflexion. Je suis libre. En revanche, sur les réseaux sociaux, on a l’impression que la France est un pays raciste.
On vit bien en France et on est heureux. Quelle que soit notre couleur, on est bien accueilli.

20 septembre 2020