Même à une époque où un scoop chasse l’autre, même dans un pays - le nôtre - qui, comme le reste de l’Occident, ne communie plus que dans le culte universel rendu à l’Immédiateté, même s’il arrive à plus d’un homme politique - fût-il de haut niveau - de parler pour ne rien dire et de tenir des propos qui, pieusement enregistrés par le premier micro qui passe, font les gros titres du soir et sont oubliés dès le lendemain, il ne me semble pas inutile de revenir sur l’interview accordée par à notre jeune confrère L’Observateur.

Il est en effet assez peu croyable que le Premier ministre n’ait pas pesé et repesé la formulation des réponses très directes et très franches qu’il a données aux questions délicates qui lui étaient posées, qu’il n’ait pas lu et relu les épreuves qui lui ont été soumises et qu’il n’ait pas prévu et mesuré les conséquences à court et à plus long termes de ses prises de position.

À la relecture, en tout cas, ses déclarations, qui forment un tout cohérent, peuvent être réparties en trois catégories distinctes.

Première catégorie : il ne s’agit de rien moins que d’une déclaration de guerre. Le Catalan au sourcil perpétuellement froncé, à l’œil sévère, à la mine sombre et au caractère ombrageux, tire la langue à François Hollande et rejette toute sujétion à l’égard d’un homme qu’il méprise au point de ne pas même le nommer et d’une politique qu’il désapprouve au point de ne pas même l’évoquer.

Deuxième catégorie : nous avons affaire à une déclaration de principe. tourne le dos au socialisme, renvoie à une époque révolue les rêves, les utopies et les changements de société comme autant de billevesées et récuse toute visée idéologique pour prôner une gestion "pragmatique", accessoirement "réformiste" et "républicaine". Adieu Jaurès, bonjour Deng Xiaoping. Adieu Jules Guesde, bonjour Tony Blair. Il faut bien vivre avec son temps.

Troisième catégorie : tel un insurgent américain de 1776, le Premier ministre lance sa déclaration d’indépendance. Bousculant les totems et violant les tabous jusqu’ici respectés par ses devanciers et ses camarades, il énumère quelques-unes des mesures qui, selon lui, devraient être prises sans tarder et qui pourraient améliorer un climat économique particulièrement bouché : la substitution du "contrat unique de travail" cher à Jean Tirole à la vieille distinction entre CDI et CDD, la diminution en masse et en durée de l’indemnisation du chômage, la renégociation, branche par branche, des 35 heures, l’autorisation du travail dominical…

Qu’est-ce à dire ?

Après s’être comporté pendant six mois en « collaborateur » loyal et discipliné du Président, le Premier ministre rompt le pacte de confiance conclu avec son supérieur, soit qu’il compte faire prévaloir ses propres vues, soit plutôt qu’il prenne et accepte sereinement le risque de voir son propre contrat de travail prendre fin.

ne pouvait ignorer que sa fracassante rupture avec les dogmes, les rites et les appellations en cours dans la « vieille maison » y susciterait un tollé général, ce qui s’est effectivement produit. Les évêques et les desservants du culte y sont tous allés de leur condamnation, voire de leur anathème et n’ont pas manqué de rappeler que, candidat à la primaire de 2012, n’avait recueilli les voix que de 5 % des fidèles. Il n’en avait pas perdu le souvenir et l’esclandre qu’il a volontairement soulevé signifie qu’il est d’accord avec ses « camarades » que son avenir, en tout cas, ne passe plus par le PS.

Son avenir, s’il en a un… Le Premier ministre est particulièrement bien placé pour constater que l’exécutif a perdu tout poids et toute autorité, que son gouvernement part en lambeaux, que sa majorité se défait chaque jour un peu plus. Est-ce sur le budget général, sur celui de la Sécurité sociale, dans la perspective ou à la suite des prochaines consultations, à propos du Congrès ou à l’occasion de la prochaine primaire, que se produira l’explosion ? Dès à présent, joue l’opinion contre le parti, il pense que le choix du prochain Président se fera autant sur la personne que sur le programme, et que, bien au-delà du cercle des militants disparus, c’est dans un dialogue direct avec le peuple, en dehors des appareils, contre les appareils, et d’abord contre l’appareil de son propre parti, qu’il a et qu’il peut jouer sa chance. Et c’est pourquoi il penche ostensiblement du côté où il a choisi de tomber : sur sa droite.

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24 octobre 2014

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