Manifs : les Ides de Mars

Un peu plus de deux cent mille, selon la police, un peu moins de cinq cent mille suivant les organisateurs… Le comptage politique n’est décidément toujours pas une science exacte, et nous avons pris l’habitude de ces différences.

Il n’importe. D’évidence, les cortèges qui, en dépit du temps exécrable et au mépris de l’état d’urgence, ont battu hier le pavé de Paris et des grandes villes de France étaient aussi fournis et aussi déterminés que ceux qui, il y a dix ans déjà, inauguraient le cycle des manifestations contre le contrat première embauche imaginé par Dominique de Villepin. Or, il ne s’agissait hier que d’un tour de chauffe, d’une mise en jambes. Les manifestants ont d’ores et déjà promis de remettre ça jeudi prochain et, si le gouvernement persistait à faire la sourde oreille, de revenir à la charge le 31 du mois en cours. Gare aux Ides de mars ! Le processus familier, presque rituel, s’est enclenché qui, il y a trente ans, aboutissait au piteux retrait de la loi Devaquet, il y un quart de siècle, à l’abandon de la réforme des retraites d’Alain Juppé, il y a dix ans, par la capitulation en rase campagne du flamboyant Villepin.

L’histoire se répéterait donc et, le premier chapitre à peine entamé, tout se passe comme si l’on connaissait déjà la fin du livre ? Lorsque, venant grossir le flot des traditionnels protestataires, des éternels grognons, des salariés, des syndicalistes, des retraités, notre belle jeunesse se met de la partie, lorsqu’elle fait entendre sa belle voix amplifiée par les mégaphones et offre son joli minois aux complaisantes caméras de la télévision, il n’est résolution, il n’est gouvernement, il n’est Premier ministre, il n’est président de la République qui tiennent. Après Juppé, Villepin, après Chirac… “El Khomri, t’es foutue, la jeunesse est dans la rue !”

El Khomri, qu’ès aco ? Eh oui, El Khomri, et c’est le petit détail qui change tout. Il y a quinze jours, les agriculteurs accueillaient le président de la République qui s’était invité dans leur salon de la façon que l’on sait. Mais c’étaient les agriculteurs, mais c’était un président socialiste. Hier, pour la première fois, le peuple de gauche était descendu dans la rue pour conspuer un gouvernement de gauche. Pour la première fois, ce n’étaient pas les marionnettistes de la rue de Solférino qui tiraient les ficelles du mécontentement ambiant, de la protestation populaire, de la révolte des petits. Les concessionnaires à vie du stand de tir sont devenus les cibles, les professionnels de la manipulation découvrent sous un angle pour eux inédit les joies et les inconvénients du jeu de massacre.

Tu quoque mi fili (Et toi aussi mon fils). Brutus est président du Mouvement des jeunes socialistes, Cassius est à la tête de l’UNEF, Casca appelle la FIDL à l’insurrection. Alea jacta est. Les légions socialistes, étudiantes et lycéennes ont franchi le pas et défient le rubicond. Ce sont les troupes les plus sûres, les plus fidèles de la gauche qui s’en prennent aux Césars de carton-pâte et aux Augustes de papier mâché qui ont trahi leurs promesses et violé leurs serments.

Et maintenant ? Seul l’appoint de la droite pourrait encore sauver une loi dont la majorité de la gauche conteste désormais le principe ou, au minimum, certaines dispositions. Mais verra-t-on, M. Gattaz en tête, grands et petits patrons se mobiliser pour les beaux yeux de Mme El Khomri et de M. Macron ? Verra-t-on les Républicains apporter leurs voix à un projet que refuserait de voter la moitié des élus socialistes ? L’hypothèse, audacieuse, est d’autant moins crédible que l’on peut faire confiance à M. Hollande pour vider de sa substance, s’il l’estime nécessaire, le texte, concocté par l’aile libérale de son gouvernement, qui devait initialement être soumis au Parlement.

Le Président, depuis quelques jours, s’était prudemment mis en retrait d’une querelle qui tournait au vinaigre. Dès hier soir, il a donné une première indication en rappelant que lorsque la jeunesse s’exprime, on l’écoute. Eh oui, le temps n’est plus où les enfants n’avaient pas le droit de parler à table. La tendance, chez beaucoup d’adultes, serait plutôt de fermer sa gueule et de démissionner.

Que le chef de l’État soit capable de lâcher tout, à commencer par son Premier ministre, n’étonnerait personne. Mais quid de Manuel Valls qui n’a cessé, au contraire, de se mettre en avant et promettait, il n’y a pas si longtemps, d’aller jusqu’au bout ? Se montrer intransigeant, c’est presque à coup sûr voir le feu de cheminée d’hier se transformer en brasier, et ce risque, on n’imagine pas que M. Hollande le prenne. Dans cette hypothèse, le chef du gouvernement peut choisir de s’incliner, lâcher du lest et s’incruster à Matignon, mais en ayant perdu dans l’affaire toute crédibilité. Il peut aussi tirer les conséquences logiques d’un désaveu, s’en aller et sortir grandi d’un épisode où M. Hollande aura laissé le peu d’autorité qui lui reste. Dans l’un ou l’autre cas, le projet qui devait marquer l’apothéose du quinquennat est en train de tourner à l’apocoloquintose du divin François.

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