Au siècle dernier, lorsque la colère populaire éclatait, on envoyait la troupe. Elle se trouvait alors face à une alternative : tirer dans la foule pour la disperser, ou mettre crosse en l’air et renverser le pouvoir. Aujourd’hui, on envoie quelques escouades de policiers et de gendarmes, déguisés en robots, qui servent de cibles à la colère d’une foule qu’ils ne parviennent jamais à contenir et très péniblement à disperser. Pourquoi déployer au contact des manifestants des forces dont on sait qu’elles seront immédiatement prises à partie ? On assiste à des défilés désordonnés, chacun sous sa bannière, et on voit des forces au contact direct de la foule, éparpillées et surencadrées mais, paradoxalement, certaines agissant de leur propre initiative. En clair, c’est le b…

C’est que, depuis mai 68, s’est installée en une culture de l’affrontement de rue à basse intensité. Caillasses et projectiles incendiaires contre Flash-Ball et lacrymo. Le premier qui cède a perdu. Un policier grièvement blessé ? On crie à la chienlit et au pourrissement. Un manifestant tué ? Le projet est retiré. Tout se passe comme si chaque camp attendait la première bavure de l’autre pour imposer son agenda .

Pourtant, les antidotes au désordre sont bien connus. D’une part, imposer aux organisateurs de respecter ce qui est exigé d’ordinaire de tout événement public : un budget, un service d’ordre, des moyens sono, des écrans géants, une logistique et un contrat de responsabilité civile pour couvrir les dégâts éventuels. C’est à l’organisateur de gérer sa manifestation déclarée de l’heure H à H+ et du point A au point B. Et, d’autre part, n’engager les forces de maintien de l’ordre que comme ultima ratio avec un commandement central opérationnel qui mette toutes les forces déployées sous les ordres d’un chef unique, avec une manœuvre d’ensemble, un dossier de renseignement complet et une équipe de liaison avec l’organisateur.

Mais cette solution technique pose une question politique, dont on connaît déjà, hélas, la réponse. Imaginons un organisateur qui mettrait des millions de gens pacifiquement dans la rue, sous une bannière unique, dans le calme, avec des moyens importants, en liaison avec les autorités publiques. Cet exemple, nous l’avons vu en janvier et mars 2013. Quelle a été l’attitude du pouvoir ? Aucun compromis, aucune discussion, aucune ouverture n’ont été accordés. Qu’ont-ils obtenu ? Rien, nada, que dalle.

Alors, ne nous étonnons pas aujourd’hui que les militants d’extrême aient parfaitement mieux compris le fonctionnement du système. Ceux-là, ils cassent dès le début, car ils savent que, comme à Sivens, ils peuvent obtenir par la de quelques-uns ce que le calme du plus grand nombre n’obtiendrait pas.

Avant de savoir de quel côté de la matraque on voudrait être, on peut aussi se demander qui a intérêt à ce que les choses se déroulent ainsi. Si elles se déroulaient autrement, elles reviendraient à reconnaître aux organisateurs de grandes manifestations pacifiques une légitimité démocratique, c’est-à-dire possiblement que la rue puisse mettre par terre cette Ve République qui a commencé dans la rue un 13 mai 1958, et avec elle les mille fromages de ceux qui vivent sur la bête d’un public quatre fois décennal.

Finalement, c’est tout de même moins emmerdant d’avoir 300 qui crament des poubelles et hurlent des slogans anti-flics, qu’un million de Français qui demandent calmement des comptes. C’est la prime à la casse pour les cancres et la pour les premiers de la classe.

18 mai 2016

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