Cinéma - Editoriaux - Histoire - Télévision - Théâtre - 28 décembre 2016

Madame Cruchot est morte

Une semaine après les plus beaux yeux du cinéma français, ce sont donc ceux de « ma biche » qui se sont fermés hier. Claude Gensac, de cinq ans la cadette de Michèle Morgan, est partie tranquillement entre les deux fêtes, histoire peut-être de nous offrir opportunément, en guise d’étrennes, une déprogrammation à la télévision qui nous permettra de voir, revoir, re-revoir et dire au revoir à « Madame Ludovic Cruchot ».

Patrick Sébastien – les éventuels germanopratins, qui se seraient incongrûment égarés en lisant Boulevard Voltaire, me pardonneront cette référence populaire, voire populiste – déclarait un jour que son rêve serait de voir pour la première fois un film avec Louis de Funès – et donc, forcément, avec Claude Gensac. Par exemple, un Gendarme inédit, inconnu, inhumé en secret, nuitamment, sous l’arc de triomphe du 7e art !

C’est vrai que nous les avons tellement vus, ces films du dimanche soir, en famille, avec nos parents, puis avec nos enfants et maintenant avec nos petits-enfants. Le portrait officiel de De Gaulle – témoin impassible du coup de foudre entre madame Veuve colonel Le François, commandant la région de Basse-Normandie, et le maréchal des logis-chef Cruchot – est désormais remisé dans le grenier des gendarmeries de France et de Navarre, mais les enfants rient encore et toujours des facéties du pandore et de sa biche qui, à l’occasion, pouvait se faire chatte ou tigresse.

Il serait pourtant injuste de réduire la carrière de Claude Gensac à son rôle d’épouse du gendarme de Saint-Tropez, rôle qu’elle tenait, il est vrai, à la perfection, apportant distinction aristocratique et excentricité dans cette gendarmerie-pension de famille provençale, depuis devenue musée de la Gendarmerie et du Cinéma.

Avoir commencé modestement au cinéma en 1952 dans un film de Sacha Guitry (La Vie d’un honnête homme), en jouant une femme de chambre au côté d’un Louis de Funès valet de chambre dans la maisonnée d’un grand bourgeois, interprété par Michel Simon en l’occurrence, ce n’était pas si mal, pour un début ! Et terminer sa carrière en étant nommée, un an avant sa mort, pour le César de la meilleure actrice dans un second rôle pour son interprétation de Marthe dans le film de Sólveig Anspach, Une femme nue, film dans lequel elle donne une réplique magistrale à Karin Viard, c’est peut-être encore mieux ! Dans cet espace de six décennies, une centaine de films, sans oublier le théâtre, où elle fit ses premiers pas et qu’elle n’abandonna jamais, jouant tant la tragédie que la comédie : Corneille, Giraudoux, Sartre, Claudel, Feydeau, Dorin, Rostand, Anouilh, Roussin…

Mais il est vrai que, malgré cette longue, éclectique et belle carrière, Claude Gensac restera pour la postérité l’épouse au cinéma de Louis de Funès : dans trois des six Gendarme (Le gendarme se marie, Le Gendarme en balade, Le Gendarme et les Gendarmettes), ainsi que dans Les Grandes Vacances, Oscar, Hibernatus et Jo. “Louis de Funès m’a tuée”, disait-elle en 2000. Peut-être, mais pour mieux accéder à cette immortalité sans prétention : celle de ces rares comédiens qui offrent du rire aux spectateurs, longtemps après que le rideau rouge est retombé définitivement sur leur vie.

Les yeux de biche de Madame la colonelle, si élégante dans sa robe à fleurs des belles années Saint-Tropez, ne se fermeront jamais pour le maréchal des logis-chef Cruchot, venu tantôt faire sa cour, à l’heure du thé, tout engoncé dans sa tenue de sortie, gants beurre frais à la main. “Une tasse de thé… Un sucre… Deux sucres…”

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