Loi El Khomri : obstinément à côté de la plaque

Les quelque douze cent mille signataires présumés de la pétition lancée sur Internet contre les modifications du Code du travail voulues par Manuel Valls, soutenues par Emmanuel Macron, cautionnées par François Hollande et présentées par Myriam El Khomri, les quelques millions de Français qui vont débrayer ou défiler pour manifester leur hostilité à ce projet ont-ils seulement pris la peine de s’en procurer et d’en lire le texte, le connaissent-ils dans le moindre détail, en comprennent-ils toutes les modalités, en mesurent-ils toutes les conséquences ? Évidemment non. Pas plus que leurs parents ou leurs aînés lorsqu’ils manifestaient en 1986 leur hostilité à la loi Devaquet, en 1994 leur opposition au contrat d’insertion professionnelle d’Édouard Balladur, en 1995 à la réforme des régimes spéciaux de retraite proposée par Alain Juppé ou en 2006 au contrat première embauche de Dominique de Villepin, et qu’ils faisaient chaque fois reculer le gouvernement. À chacun son travail et c’est naturellement au législateur qu’il revient normalement, en dernière analyse, de rédiger, d’amender, de corriger ou de repousser un projet de loi.

En revanche, les opposants à la loi dite « El Khomri » se trompent-ils sur l’orientation et la philosophie d’une réforme que ses promoteurs tentent de faire passer pour nécessaire, justifiée et créatrice d’emplois ? Certainement non. La plupart des mesures envisagées rééquilibrent le Code du travail en faveur des employeurs, et plus précisément des grandes entreprises, au détriment des salariés. Plafonnement des indemnités accordées par les prud’hommes, diminution de la majoration des heures supplémentaires, facilitation des licenciements économiques, négociations sociales au sein de l’entreprise, généralisation des contrats à durée déterminée… il n’est pas surprenant que la droite, qui n’avait pas osé aller si loin quand elle était aux affaires, applaudisse discrètement l’esprit de cette loi, et que le MEDEF, Le Figaro, Les Échos, L’Opinion et, d’une manière générale, tous les tenants du libéralisme jugent qu’elle va dans le bon sens.

Sont-ils pour autant fondés à dénoncer, comme d’habitude, l’obstruction bornée des adversaires de toute « réforme », de tout desserrement des carcans bureaucratiques, de toute simplification des règles qui ligotent notre économie, et de cette fameuse « flexisécurité » qu’ils accusent de créer plus d’angoisse et de malheur que de sécurité ? Pas forcément.

Il est assez légitime, en tout cas lorsqu’on est de ceux qui ont permis en 2012 au Président, au gouvernement et à la majorité d’accéder au pouvoir, d’être révolté par le cynisme de dirigeants qui se font élire sur un programme de gauche et mènent une politique de droite. Il est assez compréhensible que les propos maladroits, pour ne pas dire stupides, de ceux des représentants du patronat qui se sont publiquement réjouis à la perspective de pouvoir licencier plus facilement aient été ressentis comme une provocation dans un pays où trois millions et demi de chômeurs à temps complet, trois millions de chômeurs à temps partiel et quelques millions de retraités vivent dans la gêne, la précarité ou la misère. Enfin, comment s’étonner que les lycéens ou les étudiants, que l’on dit un peu vite non concernés par cette querelle, se joignent à un mouvement social à la veille de déboucher sur un marché du travail qui, pour beaucoup, n’est qu’un marché du chômage et des bas salaires ?

Allons plus loin, et jusqu’au fond des choses. Aucun élément, aucun argument sérieux n’incite à penser que les nouveaux allégements des contraintes patronales suffiront plus que les précédents à inverser la courbe du chômage et à nous faire retrouver les chemins de la croissance. L’actuel Code du travail n’empêche nullement les entreprises prospères de recruter. La réforme du Code du travail n’amènera pas les entreprises en difficulté ou au bord de la faillite à embaucher. Ce n’est pas pour faire plaisir au gouvernement qu’un patron normalement constitué embauche, ce n’est pas pour se faire plaisir qu’il licencie, c’est en fonction de son carnet de commandes.

Ce n’est pas le salarié qui est l’ennemi de l’emploi, mais la routine, la concurrence déloyale, la mondialisation sans frontières. Ce n’est pas seulement de la bureaucratisation de la vie économique que nous souffrons, du manque de trésorerie, du manque d’imagination, du manque d’audace, du manque de grands projets, de grandes aventures industrielles, techniques ou simplement commerciales. Les dirigeants actuels, pas plus que leurs prédécesseurs, n’ont cherché ni trouvé de remèdes à ces maladies. De gauche aujourd’hui, de droite hier, le gouvernement de la France mise obstinément à côté de la plaque.

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