Ce samedi 21 novembre, vingt mille personnes défilaient, en France, contre la loi dite de « sécurité globale » concoctée par le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin. Parmi les manifestants, une écrasante majorité d’associations de gauche et d’extrême gauche, dont nombre de journalistes, société des rédacteurs du Monde au premier chef. Au cœur du texte incriminé, le droit de pouvoir ou non filmer les forces de l’ordre dans l’exercice de leurs fonctions ; d’où ce slogan, passablement surjoué et repris en chœur par les mêmes journalistes : « On baissera nos téléphones portables quand vous baisserez vos armes ! »

Bien sûr, cette évidente restriction des libertés ne s’applique pas directement à la presse, mais plutôt aux voyous qui mettent en ligne policiers et gendarmes à visage découvert, le tout parfois assorti des noms et adresses de ces derniers, avec les funestes conséquences qu’on sait. De même, ce texte prévoit d’accroître les prérogatives des policiers municipaux, de renforcer la surveillance des réseaux sociaux, de multiplier le nombre de caméras de vidéosurveillance et autre drones censés veiller sur « l’ordre républicain ».

Bref, et ce, comme toujours, on fourbit de nouveaux arsenaux législatifs au lieu de tout bonnement faire appliquer les lois déjà existantes. L’appel au meurtre, sur Internet ou de vive voix, par exemple, fait partie des délits répertoriés et passibles de lourdes peines depuis belle lurette. Pourquoi un autre texte ? Pareillement, à quoi bon transformer les rues en plateaux télévisés, avec batteries de caméras à chaque carrefour, si les délinquants ainsi repérés peuvent ressortir libres comme l’air après une simple garde à vue ? Voilà qui vaut également pour la déferlante migratoire : tous les deux ou trois ans, chaque gouvernement pond de nouvelles lois alors qu’il serait peut-être plus simple et tout aussi efficace d’appliquer celles qui sont en vigueur.

Le cas des forces de l’ordre photographiées est tout aussi emblématique. Au lieu de leur donner le droit de se défendre, l’État préfère interdire qu’on puisse les photographier : curieuse manière de concevoir la priorité des urgences. Dans le même ordre d’idées, Gérald Darmanin affirme : « Cette liberté de la presse, d’informer et de diffuser est consacrée. »

À en juger du harcèlement judiciaire vis-à-vis des journalistes non conformistes, on est en droit légitime de se demander si cette conception ministérielle de « la liberté de la presse » ne serait pas à géométrie plus que variable.

Pour autant, ce n’est pas parce que la gauche et l’extrême gauche sont ceux qui battent le plus bruyamment le pavé que ce texte, dit de « sécurité globale » – rien que l’intitulé a de quoi faire froid dans le dos –, est au-dessus de toute critique, bien au contraire. La preuve en est cette tribune de Pierre-Marie Meeringen, sur Contrepoints, site libéral assez peu suspect de populisme galopant ou de trotskisme militant : « Dans sa rédaction initiale comme dans sa version adoptée par l’Assemblée nationale, cette loi aura pour effet de donner une base légale à l’interpellation et au placement en garde à vue de toute personne, manifestant, badaud ou journaliste, captant des images d’une intervention de police sur la voie publique. »

Ainsi, le simple acte de filmer les forces de l’ordre devient suspect parce qu’il pourrait amener à un délit : celui d’utiliser ces images à l’encontre desdites forces de l’ordre dans le but manifeste de nuire. Ce qui signifie que les autorités judiciaires seront amenées à juger une infraction qui n’aura pas encore été commise. D’un point de vue philosophique, ou même de celui du simple bon sens, cela s’appelle un déni de justice.

Tandis que l’État fait mine de lutter contre la délinquance, trop de Français sont prêts à abandonner une liberté réelle contre un semblant de sécurité.

23 novembre 2020

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