[LIVRES DE NOS MAISONS] Les Varais, de Chardonne, terrible huis-clos charentais

Peintre surdoué du désastre intérieur, Chardonne a aussi saisi la fin d’un monde.
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Dans les bibliothèques de nos maisons de famille traînent des livres délaissés. Leurs auteurs furent célèbres, peut-être… Leur gloire a passé. Cet été, BV vous propose de découvrir quelques-uns de ces écrivains ou de ces livres.

On ne peut saisir l’âme de Jacques Chardonne et de ses personnages sans s’être un jour assis au bord de la Charente. Il faut avoir contemplé cette rivière apparemment calme, ce flux vivant et silencieux, profond et troublé de courts remous, clair et obscur par endroits, lorsqu’un arbre penche sa ramure au-dessus de l’eau. On ne peut comprendre, non plus, l’âme d’un Mitterrand qui adora Chardonne, comme bien d’autres, en dépit des démêlés de l’écrivain à la Libération.

Nous avons cherché dans notre bibliothèque Les Varais. Lecture ancienne et souvenir puissant dont les détails s’étaient effacés. Il est là, dans son édition cartonnée de 1932, éditions du Livre moderne illustré, au prix de 6 francs 75, agrémenté d’illustrations charbonneuses, les bois originaux de Marie-Thérèse Coiffon.

Les Varais est, en réalité, sorti quelques années plus tôt, en 1929, mais Chardonne a obtenu en 1932 le Grand Prix du roman de l’Académie française pour un autre roman, Claire. L’éditeur aura sauté sur l’occasion pour rééditer cette histoire terrible. En 1932, Chardonne n’a pas encore publié son maître livre, Les Destinées sentimentales, magnifique évocation des hobereaux charentais et limousins, entre Cognac et porcelaine, dont Assayas fera un chef-d’œuvre au cinéma. Mais il déploie là toute la maîtrise de son talent.

« Il n’aimait que sa chambre aux Varais »

Les Varais conte l’histoire d’un fiasco, d’un naufrage de deux êtres, d’un échec poignant. Pour Frédéric Devermont, l’anti-héros de ce livre tout en délicatesse psychologique, la vie semble tracée auprès d’un père qui gère sa propriété charentaise, Les Varais, ses vignes et ses élevages avec l’esprit éclairé des hobereaux campagnards d’antan, au fait des dernières techniques agricoles et prêts à investir pour améliorer les rendements. La mère de Frédéric a disparu. C’est un jeune homme, mais un être chétif, oisif, rêveur, un fils de famille que son père tient à distance de ses affaires. Frédéric n’est pas un aventurier. « Sur les conseils de son père, il partait pour Londres ou Florence, écrit Chardonne. Mais dès qu’il arrivait dans une ville étrangère, il la quittait pour retourner à Cognac. Il n’aimait que sa chambre aux Varais. » Lorsqu’il séduit la magnifique, blonde et craintive Marie Deuillet, fille d’une riche famille de propriétaires voisins, le ciel s’ouvre : le couple est amoureux, heureux, un enfant naît de leur union. Le temps passe comme l’eau de la Charente, accompagné de l’ombre des tilleuls et bercé des bruits des fermes, moissons, traites, vendanges… À la tête de cette entreprise, le brave Condé, le régisseur, jouit de la confiance familiale. Mais le père admiré pour son esprit novateur vieillit et, un jour, le notaire de la famille convoque Frédéric : la propriété qu’il croit prospère croule sous les dettes. Le notaire de famille lui en confie les rênes. Il n’aura qu’à s’appuyer sur Condé. Le père est écarté.

Dès lors, le huis clos à trois - Frédéric, Marie et le vieux père - tourne au drame. Le patriarche s’enferme, fulmine et convoque tous les diables. Frédéric tente des économies et s’appuie sur Condé, mais doit chaque année entamer la fortune de sa femme pour boucher les déficits. Il ne comprend pas les pertes, ni les comptes, s’obsède, cesse de dormir, s’en prend à Marie, devient méfiant, mauvais, obsessionnel. Marie se protège comme elle peut, se renferme, prostrée, perd ses moyens. Le couple se délite, elle terrorisée par l’homme qu’elle avait aimé, lui basculant peu à peu dans la folie. Jusqu’à la mort. Condé, qui volait, rachètera les terres.

Sorte d'Atlantide

C’est un roman de la lenteur, du détail, de l’engrenage psychologique impalpable, fin, implacable surtout. Chardonne décrit à la perfection, de l’intérieur, un milieu, celui des hobereaux qui encadra nos campagnes vivantes durant des siècles. Ce monde qui semblait immuable a disparu à jamais, en quelques années, pour laisser la place aux paysans écrasés par les administrations étatiques. Cette sorte d’Atlantide, Chardonne l'aborde en entomologiste de l’âme humaine, masculine et féminine.

Il y a dans Les Varais l’âpreté de la vie, la dureté des êtres, la méchanceté du temps sur les faibles, l’impossibilité de détourner le cours d’une existence tracée, mais ici, la rude réalité affronte une délicatesse extrême où l’on reconnaît le raffinement d’une vieille nation. Ces mœurs d’autrefois, ces destins, ces classes sociales marquées ont le parfum de la vie d’avant, ni plus douce, ni plus rude, mais plus civilisée. Peintre surdoué du désastre intérieur, Chardonne a aussi saisi la fin d’un monde, les dernières vibrations d’une certaine France, au rythme de ses phrases lentes et profondes, où surgit parfois un tourbillon, comme dans le cours de la Charente. Il faut relire Les Varais.

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Marc Baudriller
Directeur adjoint de la rédaction de BV, éditorialiste

Vos commentaires

4 commentaires

  1. Dans des achats aux enchères, des caisses de livres…
    Des découvertes, Les Contes de La Fontaine, des éditions anciennes (Esprit de lois avec nombres d’annotations), etc… Des auteurs inconnus et rasoirs comme un certain Saintine…
    Allez à la découverte !

  2. Bonjour, ne pas oublier Brasillach et son beau roman Comme le temps passe et Michel Deon et ses Poneys sauvages ou Le jeune homme vert

  3. Cette belle et triste histoire d’une famille injustement ruinée de notre merveilleuse Charente reflète finalement l’image de notre belle et triste France ruinée par des prédateurs.
    J’ai beaucoup aimé votre article, Marc Baudriller.

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