[LIVRES DE NOS MAISONS] Embarquez pour l’aventure avec Farrère, marin et combattant

Qui lit encore Claude Farrère ? Peu de monde. Et pourtant, que de trésors perdus...
BATEAU A VOILE FREGATE

Dans les bibliothèques de nos maisons de famille, traînent des livres délaissés. Leurs auteurs furent célèbres, peut-être, mais leur gloire a passé. Cet été, BV propose de découvrir quelques-uns de ces écrivains ou de ces livres.

Vous connaissez sans doute cette réflexion de Maître Folace dans Les Tontons flingueurs :  « C'est curieux chez les marins ce besoin de faire des phrases… » On pourrait expliquer ce besoin par le fait que le marin voit loin, qu'il a le temps, que l’officier de quart, bien évidemment lorsque la mer est d'huile, peut s’adonner à la rêverie et s’inventer dans la tête des romans. Explication qui vaut ce qu’elle vaut mais il est vrai qu'au siècle dernier la Marine a donné plusieurs écrivains de renom – on pense à Pierre Loti. Certains ont malheureusement sombré dans le triangle des Bermudes de l’oubli. Leur œuvre, aujourd’hui, se vend quasiment au poids sur internet entre un lot (complet) du magazine Rustica de 1980 et un lot (incomplet) de Télé 7 Jours de 1973.

L'un des premiers Prix Goncourt

C’est le cas de Claude Farrère. Qui connaît encore Claude Farrère ? Qui le lit encore ? Sans doute, pas grand monde. Et pourtant que de trésors perdus qui ne demandent qu'à être redécouverts. Cet écrivain, de son vrai nom Frédéric Charles Bargone, né en 1876 et mort en 1957, fut un auteur à succès de la première moitié du XXe siècle qui obtint le Prix Goncourt en 1905 (le troisième décerné depuis sa création) pour son roman Les Civilisés, dans lequel il mettait en scène des personnages dépravés et cyniques. Un roman controversé à l’époque car l’auteur y faisait un portrait peu flatteur des coloniaux de Cochinchine. Un monde qu’il avait côtoyé alors qu’il était jeune officier de marine. Car Bargone, ce fils de colonel d’infanterie coloniale, était marin, issu de l’École navale, comme Pierre Loti sous les ordres duquel il servit à Constantinople à bord du Vautour, l’aviso-stationnaire de notre ambassade de France, au tout début du XXe siècle. Le jeune enseigne de vaisseau Bargone avait déjà des ambitions littéraires que son pacha ne pouvait ignorer, mais, comme le raconta Farrère dans ses Souvenirs, « Loti ne m’a jamais parlé de littérature, sauf une unique conversation… » On ne parlait donc que service au carré des officiers ? Loti eut-il d'ailleurs une influence littéraire sur Farrère ? « Aucune », affirmait ce dernier, ajoutant : « Si j’ai subi quelque influence, ce serait celle d’un écrivain étranger, Rudyard Kipling. Et c’est tout ».

Un combattant

En tout cas, l’Orient et la mer furent la grande source d’inspiration de Claude Farrère. Très vite, il connut le succès. Ainsi, son roman La Bataille, ayant pour cadre la guerre russo-japonaise de 1905 et publié en 1906, fut vendu à plus d’un million d’exemplaires ! En août 1914, il quitte la Marine pour intégrer la CGT (la Compagnie générale transatlantique), l’une des compagnies maritimes ancêtres de l’actuelle CMA CGM, mais, le même mois, la guerre éclate et Farrère réintègre la Marine. En 1917, il demande à être détaché dans l’armée de terre pour servir dans l’artillerie d’assaut, ce qui lui vaudra la croix de guerre aux combats de la Malmaison alors qu’il commandait un char d’assaut. En 1919, il prend sa retraite avec le grade de capitaine de corvette pour se consacrer exclusivement à l’écriture. Le 6 mai 1932, Claude Farrère est le témoin et l’acteur d’un drame national, aujourd'hui oublié : l’assassinat du président de la République Paul Doumer, élu en 1931. Ce dernier vient inaugurer le salon des écrivains anciens combattants. Alors qu’il s’entretient avec Claude Farrère, un homme surgit et tire avec un pistolet deux balles, dont l’une mortelle, sur le Président. Claude Farrère s’interpose, déstabilise l’agresseur, Paul Gorgulov, un émigré russe, et reçoit même deux balles dans le bras.

Farrère bat Claudel, au désespoir de Mauriac !

En 1935, c’est l’élection à l’Académie française au fauteuil de Louis Barthou, assassiné l’année précédente à Marseille avec le roi Alexandre de Yougoslavie. Barrère l’emportait face à… Paul Claudel. François Mauriac distilla ses douces méchancetés sur cette élection qu’il jugea « la plus scandaleuse qui se soit jamais perpétrée quai Conti ». Dans son Bloc-notes, le propriétaire de Malagar raconta sa version de cette élection : « La honte que je ressentis me déniaisa d’un seul coup. J’ouvris les yeux, je regardai autour de moi, j’observai de plus près cette assemblée auguste, et je compris. C’était notre Pierre Benoît, si gentil, si rusé, né pour l’intrigue, et qui en quinze jours avait noué les fils... c’était l’élection de Charles Maurras que ses disciples préparaient [ndlr : Maurras fut élu en 1938] dans un climat politique fiévreux, en ces années d’avant le désastre. » Il est vrai que Farrère avait gagné entre-temps la réputation d’être un écrivain d’extrême droite, notamment en donnant des papiers au Flambeau, le mensuel des Croix-de-Feu du colonel de La Rocque. On lui reprochera, d’ailleurs, dans les années cinquante d’être membre de l’Association pour défendre la mémoire du Maréchal Pétain.

L'aventure comme on l'aime : sans quitter sa chaise longue...

Ses romans, inspirés très souvent de ses souvenirs de marin, au temps où il existait encore des contrées lointaines et donc, forcément, des terres mystérieuses au-delà des mers, ont pour titre, outre ceux cités plus haut : Fumée d'opium, Mlle Dax, jeune fille, Les Petites Alliées, La Maison des hommes vivants, Dix-sept histoires de marins, Quinze histoires de soldats, Roxelane, Bêtes et gens qui s’aimèrent, La Dernière déesse, Mes voyages, La Marche funèbre, Le Chef, Loti, Les Quatre dames d’Angora, Le Quadrille des mers de Chine, L’Inde perdue, Forces spirituelles de l’Orient, L’Europe en Asie

Mais pour ces vacances, nous vous proposons une histoire de corsaire malouin, publié en 1911, Thomas l’Agnelet. Il est vrai que Farrère descendait d’un capitaine corsaire corse ! Avec ce roman, vous allez voyager dans le temps – sous le règne de Louis XIV -, dans l’espace, entre la fière cité de granit et la mer caraïbe. Tout y est : des pirates, une belle Espagnole de la race des femmes fatales, des gibiers de potence, des hommes de cœur et de courage, des fortunes de mer. Alors que tinte l'angélus de midi, du haut de la cité de Cartier, vous entendrez le coup de canon tonner, lointain, sur la mer. Embarqués sur la frégate, « du nid de corbeau, plus haut perché que les barres du petit perroquet », vous scruterez l'horizon. Puis, vous mouillerez au large de l'Île de la Tortue. Bref, l’aventure comme on l’aime, c'est-à-dire sans quitter son fauteuil ou sa chaise longue.

Cet article a été mis à jour pour la dernière fois le 15/08/2025 à 10:19.

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Georges Michel
Journaliste, éditorialiste à BV, colonel (ER)

Vos commentaires

11 commentaires

  1. Bertrand La Croix-Jugan
    Je crains, mon colonel, que l’oeuvre romanesque de Claude Farrère n’attire plus que quelques  » happy few  » se plaisant à fuir les temps présents pour trouver, sans effets spéciaux, mais par la richesse évocatrice des mots, l’aventure heureuse « sans quitter son fauteuil ou sa chaise longue ». Votre article dit l’essentiel et sur l’officier de marine et sur l’homme de lettres. Je me permettrai d’ajouter que si Claude Farrère doit sa carrière littéraire à son talent, Pierre Louÿs, y est pour beaucoup. En effet, le poète sulfureux et érotomane des « Chansons de Bilitis » fut, tout au moins au début, son mentor. C’est Pierre Louÿs qui lui suggéra de troquer son nom de famille pour un pseudonyme. C’est toujours Pierre Louÿs qui lui conseilla de reprendre in extenso les manuscrits de « Fumeur d’opium », mais aussi des « Civilisés ». Dans la correspondance que les deux hommes échangèrent pendant une vingtaine d’années, Claude Farrère se félicite d’avoir gagné avec ses livres plus de 300 000 francs de l’époque. De plus en plus prolifique, publiant plus de trois livres par an, son portefeuille fut certes de plus en plus garni mais au détriment de son inspiration qui finit par s’essouffler. Le succès avec. On peut légitimement penser que, malgré une complexion plus que robuste, sa consommation régulière d’opium contribua à menacer et appauvrir son écriture. Quant à son entrée sous la Coupole, il la devrait à l’influente Marie de Régnier, femme du poète Henri de Régnier et fille de José Maria de Heredia……………………………………

  2. Loti m’ennuie, Farrère me réjouit. Pour ma part je recommande la lecture de « La Bataille ». C’est un roman historique (maintenant) dont le cadre est la bataille navale qui opposa les forces japonaises de l’Amiral Togo à la flotte russe, et la détruisirent. Acte de naissance du Japon parmi les super puissances.
    Oui, cher BV, vos lecteurs lisent encore Farrère (et d’autres du temps jadis).

  3. En effet, bien que lecteur constant, je ne connais pas cet auteur mais je vais m’empresser de le découvrir.
    Merci et respects

    • Moi non plus, je n’ai jamais lu Farrère. J’ignorai même son nom. Dans la Bibliothèque Rouge et or, j’ai eu le plaisir de lire les batailles navales de l’Empire faites par le peintre de marine et écrivain Louis Garneray et quelques ouvrages de Pierre Loti ( Rarahu ou le mariage de Loti, Ramuncho, Pêcheurs d’Islande…) qui plus tard me donnèrent l’envie de découvrir la côte orientale de Madagascar et l’île Maurice entre autres lieux célébres de bataille.

  4. Merci pour l’évocation de ce magnifique écrivain. Je recommande tout particulièrement « La nuit en mer », souvenirs pleins de vent et d’eau salée.

    • Je me rappelle avoir lu quelques oeuvres de L. Garneray dont Un corsaire de quinze ans. J’avais vibré au rythme des batailles qu’il décrivait à merveille. Certains noms restèrent gravés dans ma mémoire et je pus en découvrir les lieux plus tard au hasard de mes voyages: les îles de la Tortue et Ste Marie, Maurice….

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