[LIVRES DE NOS MAISONS] Döblin, auteur méconnu de Voyage et destin

Berlin Alexanderplatz, son célèbre roman, trois fois porté à l'écran, a éclipsé d'autres chefs-d'œuvre.
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Dans les bibliothèques de nos maisons de famille traînent des livres délaissés. Leurs auteurs furent célèbres, peut-être… Leur gloire a passé. Cet été, BV vous propose de découvrir quelques-uns de ces écrivains ou de ces livres.

Döblin connu et méconnu

Un titre a fait la gloire d'Alfred Döblin : son roman Berlin Alexanderplatz, paru en 1929. Ce roman expressionniste et polyphonique plonge dans les milieux populaires et interlopes du Berlin de la République de Weimar. Fruit des observations du médecin qu'était Döblin, d'abord dans l'armée durant la Première Guerre mondiale puis dans son cabinet implanté dans un quartier populaire de la capitale allemande, le roman fut adapté au cinéma dès 1931, puis à la télévision en 1978 et, enfin, en 2020, de nouveau pour le grand écran. On l'a souvent comparé au Céline du Voyage au bout de la nuit ou à l'Ulysse de Joyce. Et on peut même le préférer à ces deux totems littéraires. Il est d'ailleurs à redécouvrir depuis sa nouvelle traduction par Olivier Le Lay, en 2009 (Gallimard puis Folio), la première s'étant permis de grandes libertés, jusqu'à supprimer des chapitres. Mais ce chef-d'œuvre a éclipsé le reste d'une production magistrale, à la fois par l'ampleur, la variété des sujets, le travail de documentation et la lucidité du regard. Döblin a aussi pâti des aléas de l'Histoire et de son propre destin. Un destin qui a pourtant été la source d'un autre grand livre.

Döblin, cet Allemand au service de la France, ce Juif qui se fait catholique

Billy Wilder, artiste juif allemand comme Döblin, disait de leur destin commun : « Les pessimistes ont fini à Hollywood, les optimistes à Auschwitz. » Döblin sera l'un des premiers hôtes d'Hollywood. Et, avant Hollywood, il choisit la France dès 1933 et il se met à son service, au ministère de la Propagande. Avec sa famille, il est naturalisé et son fils Wolfgang, mathématicien précoce, revêt l'uniforme français. Affecté à Givet dans les Ardennes, il rédige un mémoire de mathématiques qui ne sera ouvert qu'en 2000. Il se bat en Sarre et en Lorraine et se suicide pour ne pas tomber aux mains des nazis en juin 1940. Sur ce destin tragique mais exemplaire, il faut lire, de Marc Petit, L’Équation de Kolmogoroff. Vie et mort de Wolfgang Döblin, un génie dans la tourmente nazie. Mais cela, son père ne l'apprendra que des semaines plus tard. Ironie du destin : l'esthétique expressionniste des collages, des destins parallèles de Berlin Alexanderplatz qui s'ignorent devient la tragique réalité vécue par la famille Döblin...

Voyage et destin, autre chef-d'œuvre

Cette tragédie personnelle et historique de 1940, Döblin père la raconte dans l'autobiographique Voyage et destin, publié en 1949, mais qui ne sera traduit en France qu'au début des années 2000. Un chef-d'œuvre. On y retrouve l'extrême lucidité, le sens de l'observation, la sincérité de Döblin. Cette tragédie de tout un pays vaincu jeté hagard sur les routes, Döblin ne se contente pas de la décrire mais la vit intimement. Ainsi l'exode qui le conduit à Moulins, Cahors, Rodez, Toulouse, Béziers, Port-Bou, Marseille se double-t-il d'un cheminement intérieur angoissé, rythmé par les interrogations sur le sort de sa femme et de leur plus jeune fils. Sans compter le soldat. Cette crise intérieure va se dénouer - ou se nouer - par une conversion, à Mende, dans la cathédrale, devant le Christ crucifié, durant ces jours suspendus dont il faut lire le récit. Döblin sait ce que lui coûtera cette conversion française au catholicisme du côté de ses amis juifs, allemands ou socialistes. Le voyage, la conversion se poursuivront en Espagne, au Portugal puis aux États-Unis. Preuve de l'attachement de Döblin à ces jours tragiques de juin 40 vécus sur la terre de France : il y sera inhumé avec sa femme aux côtés de leur fils Wolfgang à Housseras, le petit village des Vosges où il trouva la mort.

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Frédéric Sirgant
Chroniqueur à BV, professeur d'Histoire

Vos commentaires

2 commentaires

  1. J’ai essayé de lire Berlin Alexanderplatz, mais j’ai arrêté au bout de quelques pages. C’est effectivement écrit dans un style célinien, mais la traduction de l’allemand en français s’avère plutôt indigeste, notamment les dialogues populaires. Toutefois, mon appréciation ne remet pas en cause le talent de cet écrivain.

  2. L’époque se prête (hélas) à de telles lectures. Je viens d’ailleurs de commencer la lecture de « Silences meurtriers », de Marc-André Charguéraud. La première page est une photographie d’une soixantaine d’enfants hollandais en route pour Auschwitz. Le regard de ces petits, je ne crois pas pouvoir l’oublier. Je ne le souhaite pas, de toute façon.

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