La vente de deux Mistral à la Russie revêt une double signification économique et politique. En effet, puisqu’il s’agit d’un contrat entre États, c’est la France qui subirait le coût d’une annulation. Les tergiversations assez minables de notre exécutif sur la question semblent se situer essentiellement sur le plan économique, l’alignement sur les États-Unis paraissant la constante politique. Soit nous dénonçons le contrat, et nous devrons rembourser la part des bateaux déjà payée par la Russie, verser en outre des indemnités, et nous retrouver avec un bateau que notre marine n’a pas les moyens d’acheter et d’utiliser, qu’aucun autre pays n’a manifesté le désir d’acheter.

Les chantiers STX de Saint-Nazaire seront en panne pour le second Mistral et un millier d’emplois menacés. Des problèmes annexes se poseront : les poupes ont été construites en Russie ; celle-ci considérera que la rupture du contrat lui permet d’utiliser les plans pour construire les BPC (bâtiments de projection et de commandement) elle-même. En outre, la crédibilité du pays sera atteinte, et son industrie d’armement touchée. Que va devenir la vente éventuelle des Rafale à l’Inde ? Mais, par ailleurs, la Pologne qui est à la pointe de l’opposition de l’Europe à la Russie du président Poutine constituerait un marché de 12 milliards ouvert à la France, avec près de 6 milliards pour le bouclier antimissile de MBDA/Thalès. On voit se dessiner le chantage…

C’est sur le plan politique qu’il faut donc se situer, pour honorer le contrat avec la Russie et pour le faire avec grandeur. Il est déjà arrivé à la France de soumettre des livraisons d’armes à embargo pour des raisons politiques. Ce fut le cas après la guerre des Six Jours, lorsque la France mit fin à la livraison de Mirage à Israël en 1969. On peut, par amitié pour Israël, regretter cette décision, mais elle correspondait à une politique qui visait à affirmer l’indépendance de notre pays à l’égard des États-Unis et à reprendre pied dans le monde arabe. Cela s’est traduit, d’ailleurs, par de nombreux contrats de fourniture d’armement à des pays arabes.

De même, aujourd’hui, la France peut affirmer son indépendance en devenant l’interlocuteur privilégié de la Russie en Europe, en disant clairement qu’elle n’est pas solidaire de la guerre froide que les États-Unis continuent d’entretenir avec la Russie. Mais cela implique la livraison des Mistral à la marine russe. […] Enfin, en matière de vente d’armes, la solidarité européenne est un vain mot : la Pologne est équipée en F16 américains, l’Allemagne, le Royaume-Uni, l’Italie et l’ réalisent l’Eurofighter, le rival heureux du Rafale, et le Suédois Gripen NG de Saab vient de s’imposer au Brésil. Si les alliances industrielles sont parfois efficaces, dans un domaine de grande concurrence, il n’y a aucune raison pour que l’alignement de notre pays soit un handicap supplémentaire.

Il faut au contraire à la fois pratiquer l’indépendance politique et le souci de nos intérêts économiques, l’un en premier, l’autre en second. La livraison des Mistral les réunit à l’évidence.

17 novembre 2014

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