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Alain Corbin a été remarqué par ses ouvrages où il se faisait l’historien de la sensualité en axant ses travaux sur le XIXe siècle. Avec une élégance parfois primesautière et quelque peu impertinente, il regardait Les Filles de noce gambader. Puis vint Le Miasme et la Jonquille, texte plein de senteurs vénéneuses, bientôt suivi de L’Harmonie des plaisirs. Cet historien des sens et des éros s’évade de ses travaux en faisant une pause. Avec Sois sage, c’est la guerre, il entreprend de coucher sur le papier ses souvenirs d’enfance.

La démarche s’avérerait somme toute banale si elle ne se déroulait en une période défrayant la chronique historique. « J’avais quatre ans en 1940 », écrit Alain Corbin, qui se penche sur les émois et les sensations du bambin qu’il fut. De la déclaration de guerre, il se remémore la recommandation de son père : « Sois sage, c’est la guerre. » Titre on ne peut plus emblématique de cet ouvrage aussi charmant que déroutant.

L’auteur prend à contre-pied son lecteur. « Ah, la guerre, gross malheur… » Une myriade d’ouvrages ont narré les grandeurs et les misères de ces temps, quand l’histoire emporte de ses bourrasques les protagonistes. Alain Corbin a l’originalité de nous conter une autre histoire, échappant à tant de clichés. Après un exode rondement mené, papa et maman regagnent avec leur bambin la demeure familiale fichée dans un petit bourg de Normandie. Le père, originaire des Antilles, a le teint légèrement bronzé. Il est médecin. Il s’est installé là en 1938 et pratique par monts et par vaux son ministère. Ici, la terre est plate. Quand les patients ne viennent pas à lui, il s’empare de sa trousse et s’en va se pencher à leur chevet. Il est aussi un peu apothicaire ou pharmacien. Pourquoi pas vétérinaire, si besoin est… Presque un homme à tout faire.

En ce petit monde clos, chacun a sa fonction et y vaque sans rechigner. L’instituteur fait ses cours, le curé ses messes, le fermier s’active. Les vaches donnent du lait, les poules des œufs, les abeilles butinent et les oiseaux gazouillent. Comme à l’accoutumée, on mange, on boit, et lorsque quelques fridolins émergent d’on ne sait où pour aller on ne sait trop où, les filles qui les regardent passer ne sont pas toujours insensibles au charme de l’uniforme. On ne chante pas « Maréchal, nous voilà ! ». Le soir venu, on écoute un peu Radio Londres. Les Résistants, les collabos sont évanescents. La Gestapo ne traque pas les juifs, on ne traite pas le père de métèque ou de rastaquouère. L’existence se déroule au rythme du train-train quotidien, avec ses joies et ses peines.

Alain Corbin nous prend par la main et nous conduit par les sentes de cette campagne normande, nous révélant un microcosme fondamentalement paisible et, il faut le dire, bien serein.

La Libération va apporter certain désordre dans cet univers clos. Il y avait eu quelques signes perturbants lorsque passaient les escadrilles de Forteresses volantes laissant derrière elles les longs sillages de traînées blanches. C’était si haut, si loin, à peine une trace si vite dissipée. Les éléments avancés des troupes américaines vont à peine bousculer cet ordre d’une France jusqu’alors éternelle emportée par le choc de deux univers.

Alain Corbin retrace un monde à jamais disparu. C’était alors, au temps jadis, de la douce France. Dans ces campagnes, les antagonismes disparaissaient lorsque les circonstances imposaient leur rude loi pour faire place à la solidarité. On ne saurait sentir dans ce texte les effluves capiteuses d’une nostalgie dépitée. On accompagne l’auteur avec délices dans son vagabondage. Souvenirs, souvenirs…

20 avril 2014

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