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Avec son nouvel essai consacré entièrement à la parole, rien qu’elle, Philippe Bilger nous livre une autobiographie particulière devant beaucoup à une introspection philosophique sur son propre rapport au verbe. D’ailleurs, ce coruscant opus aurait tout aussi bien pu s’intituler « Le verbe debout », tant il étincela dans l’action, notamment dans celle, incandescente et imprévisible, des cours d’assises « lieu[x] du Bien, en tout cas du moindre Mal »

Lorsque Philippe Bilger écrit « je parle donc je suis », au prix d’un subtil détournement du célèbre cogito cartésien, il rend subitement intelligible le « parlêtre », cet hermétique concept forgé par Lacan pour désigner l’indiscutable réalité existentielle selon laquelle l’homme « parle avec son corps » (Joyce, le Symptôme, Autres écrits, Seuil). Le rapprochement d’avec le continuateur et interprète de Freud s’arrêtera, cependant, là, puisque Bilger, dans son essai, ne prétend nullement s’étendre sur le divan du psychanalyste, mais, au contraire, nous invite à des questionnements, à la fois intimes et ontologiques, sur l’art de la parole, cette modalité singulière, à nulle autre pareille au sein du vivant, d’être littéralement au monde et de s’y réaliser par elle.

Encore Lacan, pour répéter avec lui que « le style, c’est l’homme », tant l’on retrouve chez notre magistrat honoraire ce plaisir littéraire inégalé qu’on lui connaît, cette musicalité voluptueuse d’un style tout en grâce et en légèreté, épousant sans artifice les contours finement déliés d’une pesée élégante et altière.

Malgré tout, l’auteur s’excuserait presque de s’ennuyer au commerce volubile mais largement dérisoire et inintéressant de certains de ses contemporains car, dit-il, « la seule parole dont j’étais capable m’a toujours privé de la douce présence de la futilité », « contrairement à la passion de l’homme d’aujourd’hui tout empressé de se vautrer dans le contingent parce qu’il trouve que le fondamental a un visage austère, presque rébarbatif ».

Qu’il se rassure – s’il en était besoin –, il est encore, dans ce vaste océan de médiocrité qu’est devenu le monde, quelques « anarques » vouant les plus saines et roboratives dilections pour les cimes inexplorées de l’essentiel, voire du primordial.

Si parler, soit la mise en forme et l’explicitation d’une pensée en mots et phrases, semble être le marqueur discriminant de l’homme d’avec les autres animaux – contribuant à faire de lui cet « animal politique » aristotélicien –, force est de constater que du babillage à l’éloquence en passant par l’imprécation ou la rhétorique, la parole se donne à entendre sous toutes ses formes, des plus élémentaires aux plus élaborées. Ce faisant, Bilger éprouve la désagréable expérience de la parole comme révélatrice des inégalités affectant le corps social : « Quel épouvantable et traumatisant barrage que celui qui sépare en deux à partir de l’amour du langage ou de l’indifférence contrainte ou délibérée qu’on manifeste à son égard. »

Assurément, notre homme est de cette espèce racée manifestant un goût immodéré et idiosyncratique pour la parole raffinée, celle qui s’élève au-dessus de la multitude structurellement polyphonique et invariablement cacophonique. La parole patiemment construite, aux mots pesés aux trébuchets d’une réflexion avisée, aux phrases harmonieusement balancées, à la syntaxe subtilement équilibrée, tout cet attelage délicat fuit évidemment comme la peste l’ineffable futilité du vide, la vacuité frivole du commun.

Surtout ne pas interpréter ce refus "bilgérien" du banal ou de l’ordinaire comme un geste de mépris, mais plutôt comme une ode à l’élévation par le verbe, frontière inexpugnable de la civilisation.

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26 janvier 2017

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