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Le livre de l’été / Syrie : Pourquoi l’Occident s’est trompé – Extrait 5/5

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L’échec du positionnement occidental dans la crise syrienne est désormais patent. Il a consisté à faire croire en la fiction d’une Armée Syrienne Libre et à minorer les effectifs djihadistes. On découvre que l’ASL n’existe pas et qu’elle rejette même la Coalition Nationale Syrienne, qu’elle a toujours entretenu des liens étroits avec salafistes et djihadistes, qu’elle collabore même avec Al Qaïda, et que certaines des armes fournies par la France ont atterri dans de mauvaises mains.

Alors, le discours s’est adapté. Désormais, les groupes djihadistes de l’État Islamique en Irak et au Levant (EIIL ou Daesh en arabe) sont en réalité une création du régime syrien : ils visent à torpiller toute solution démocratique. En quelque sorte, les hommes d’Al Qaïda sont tout simplement des moukhabarat. Après les omniprésents chabihas, les barbouzes de l’EIIL qui rendent compte directement au raïs. Jean-Pierre Filiu en est d’ailleurs persuadé, lui qui déclarait en février 2014 : “Ces hommes de l’EIIL sont des agents doubles. Bachar al Assad n’a-t-il pas déclaré : “Nous avons des gens du côté de la révolution qui font du bon travail pour nous” ?”

Il n’est pas sûr que cet argumentaire convainque grand monde, d’autant que l’on connaît très bien l’origine des fonds qui financent ces groupes. Et le moins qu’on puisse dire est qu’ils ne proviennent pas de Syrie. Que le régime fasse ses choux gras de la présence d’Al Qaïda en Syrie, c’est indéniable parce que politiquement très opportun. Mais la question essentielle du fund raising des pays du Golfe est une fois de plus éludée. Alors, nous nous rabattons sur des groupes censés être plus présentables, d’autant qu’ils combattent à leur tour les filiales d’Al Qaïda sur place, comme en ont témoigné les affrontements meurtriers de l’hiver 2013-2014 : plusieurs centaines de combattants rivaux, aux premiers rangs desquels l’EIIL et le Front Islamique, coalition parrainée par l’Arabie Saoudite, se sont ainsi entretués. Mais combattre Al Qaïda a paru suffisant pour que ces rebelles soient considérés comme “islamistes modérés”. Peu importe qu’ils prônent l’établissement de la charia, qu’ils rejettent la démocratie et l’irrédentisme kurde, nos amis saoudiens manœuvrent habilement pour imposer leurs poulains en Syrie.

Il faudra un jour que ces contradictions soient résolues, à l’image d’une information passée totalement inaperçue début 2014. Dans le cadre d’un échange de prisonniers entre le régime et les rebelles, un prisonnier célèbre a été sorti des geôles syriennes à l’automne 2013. Il s’agit d’un Allemand d’origine alépine, Mohammed Haydar Zammar, le recruteur d’Al Qaïda, connu pour avoir constitué la “cellule de Hambourg” qui a planifié et mené les attaques du 11 septembre. […] Ses “libérateurs” sont les rebelles d’Ahrar al Sham, une composante majeure du Front Islamique soutenu par Riyad. Ahrar al Sham et le Front islamique ont été vendus à l’opinion par certains décideurs et commentateurs occidentaux comme étant plus “modérés”. La priorité accordée par Ahrar al Sham à la libération de Zammar devrait fournir une raison supplémentaire de s’interroger sur la pertinence de cette évaluation.

Tactiquement, les responsables politiques occidentaux ont été contraints de nier le caractère fondamentaliste de la “révolution” en Syrie. Il fallait laisser au seul régime l’usage infâmant du terme “terroriste”. L’Occident soutenait les “opposants” et les laissait financer par l’Arabie Saoudite. Or, cette alliance contre nature, court-termiste, est à l’origine d’une des plus grandes erreurs stratégiques de ces dernières années. La Syrie va rester pour de nombreuses années un réservoir de djihadistes, à quelques heures du cœur de l’Europe.

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