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Le livre de l’été / Syrie : Pourquoi l’Occident s’est trompé – Extrait 3/5

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Depuis près d’une décennie, le régime syrien a commis l’erreur de sous-traiter en quelque sorte la question sociale par le biais d’organisations proches de certains pays du Golfe, à condition que celles-ci ne se mêlent pas de politique. […] Tout se passe comme si le régime avait laissé prospérer l’envers de cette abondance de flux financiers sans en mesurer les conséquences sociales et politiques. Car les financements portaient aussi sur les bâtiments, mosquées, madrasas qui fleurirent dans toute la Syrie.

Pour qui a connu la Syrie des années 2000, l’aspect massif de ces fonds eut un impact radical sur les paysages urbains eux-mêmes. Les mosquées monumentales ont poussé dans toutes les grandes villes, mosquées parfois surnuméraires, et les tensions spatiales, encore renforcées par la puissance des décibels, étaient palpables. À Damas, on pouvait ainsi fréquenter sans problème des madrasas salafistes ayant pignon sur rue, avec leurs étudiants au discours très dur, venus du monde entier et d’Europe en particulier. À Maaloula même, ville en partie chrétienne dont le régime avait clairement fait un symbole en même temps qu’une vitrine de sa laïcité, au nom d’une vision de la Syrie comme “creuset des civilisations”, la mosquée des années cinquante s’était dotée à la même période de haut-parleurs surpuissants, sans que quiconque puisse s’y opposer.

Des villageois expliquaient que les financements en provenance du Golfe étaient simples à obtenir : quand un quartier avait des besoins, il suffisait alors de faire poser quelques enfants dépenaillés devant la petite mosquée pour que la photographie, montrée lors de grandes opérations de fund raising à des bienfaiteurs saoudiens, donne lieu à des financements la plupart du temps d’ailleurs totalement disproportionnés.

Aujourd’hui, ce sont d’autres photographies qui sont exhibées, celles de bataillons qui orchestrent des mises en scène outrageusement islamistes : le résultat est le même. Pour obtenir des financements, il faut montrer patte blanche en matière religieuse, quitte à forcer le trait comme l’ont reconnu des commandants de brigades rebelles.

L’État syrien se réclame d’un certain sécularisme. Il faut reconnaître que les minorités chrétiennes furent largement privilégiées par rapport aux autres confessions, grâce à leur position économique et politique. Cette protection qui s’accompagne de contreparties politiques en matière de loyauté a permis aux chrétiens de Syrie de jouir d’une totale sécurité depuis l’avènement du Baas au pouvoir. Ils construisent des églises, portent des signes ostentatoires, célèbrent Noël et les autres fêtes chrétiennes avec éclat dans l’ensemble des villes et villages syriens.

Mais la radicalisation des comportements sociaux de la majorité sunnite, l’adoption du voile et des longs manteaux sombres pour les femmes, la place centrale de la mosquée et de la prière publique pour les hommes, les inquiétaient déjà depuis quelques années. Les médias nationaux où la propagande le disputait aux programmations ternes, à part quelques séries turques fort prisées, ne rendaient pas compte de ce phénomène. Le développement des médias satellitaires arabes et notamment d’Al Jazeera est venu se greffer sur cette profonde désaffection.

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