Le livre de l’été / Nos limites – Extrait 2/5

À l’occasion de l’été, Boulevard Voltaire vous offre cinq extraits de Nos limites, de Gaultier Bès. Cliquez sur la couverture du livre pour l’acheter.

L’horizon s’inverse, et l’humain se veut dieu. Cet homme plastique qui se façonnerait lui-même, au gré de ses envies, est un vieux songe. Se rêvant infiniment malléable, il aspire à se définir lui-même, à être à lui-même sa propre cause, « à ne plus rien devoir qu’à soi-même, y compris soi-même ».

L’empire de l’artificiel se développe dès lors qu’on récuse le fait que notre être nous borne. Autrement dit, dès lors qu’on n’accepte plus que nos désirs (le monde tel qu’on voudrait qu’il soit) soient limités par un quelconque donné (le monde tel qu’il est, a priori, indépendamment de notre subjectivité). Mais l’individu de tous les possibles n’est l’homme d’aucun réel. Le self-made-man que nous vante l’époque, cet individu sans foi ni loi qui cherche à s’abstraire de sa condition d’être déterminé pour s’inventer lui-même chaque jour, n’a qu’une illusion de liberté. Il est d’autant plus fragile qu’il est moins relié, d’autant plus dépendant aux diktats du marché qu’il est moins solidaire de la communauté qui l’a vu naître. En réalité, l’individu ne saurait être la mesure de toute chose sans compromettre la possibilité même de la vie sociale : dès lors que tout est individuellement permis, plus rien n’est collectivement possible. (…)

L’optimiste, disait Bernanos, est un imbécile heureux, le pessimiste un imbécile malheureux : l’espérance, au contraire, ce « désespoir surmonté », est « un risque à courir ». Par ce petit livre, nous souhaitons nous adresser à tous ceux qui sont en charge de l’avenir, qu’ils soient responsables politiques, médiatiques, sociaux, économiques, ou simples citoyens soucieux de construire une société meilleure. À ceux qui du haut de leur pouvoir pèsent de tout leur poids sur notre avenir, comme à ceux qui subissent, mécontents mais impuissants. À ceux qui s’indignent et se révoltent, comme à ceux qui se résignent ou s’indiffèrent.
C’est avec une espérance inquiète que nous l’écrivons, nous, jeunes Veilleurs inconnus dont la seule ambition est de contribuer à préserver ce qui doit se transmettre. (…)

Encore faut-il avoir quelque chose à léguer qui ne soit pas immédiatement frappé d’obsolescence ou d’obscurantisme car, dans notre monde de flux-tendus, le passé a mauvaise presse et l’avenir est loin. On préfère au long-terme l’éternel règne de l’instant qui, de pulsions en pulsions, dévore notre existence et réduit nos échanges. Des prouesses d’une technoscience invasive aux slogans publicitaires des « dernières tendances mode », le fantasme de l’immédiateté (tout, tout de suite !) sévit partout. Traditions, écosystèmes, institutions, frontières, rien n’échappe au rouleau compresseur libéral-libertaire qui fustige comme fasciste tout obstacle à son expansion.

Loin de tout sens de la mesure, notre monde, pris par le vertige du « toujours plus » – comme si « plus » voulait dire « mieux » – subit les secousses d’un « dérèglement » général (Amin Maalouf), qui semble ne vouloir épargner aucun peuple. La France ne fait pas exception, elle qui, voyant fondre comme sucre son prestige et sa puissance, traverse un trouble existentiel et politique majeur. Comment dans ces conditions faire advenir un équilibre civilisationnel nouveau, capable de rendre à notre pays la confiance et l’espérance qui lui manquent ?

À lire aussi

Le livre de l’été / Nos limites – Extrait supplémentaire

À l’occasion de l’été, Boulevard Voltaire vous offre six extraits de Nos limites, de Gault…