Cliquez pour acheter

La réalité dépasse, dit-on, la fiction. Petite phrase banale qui s’applique d’une façon exemplaire à cette histoire stupéfiante se déroulant alors que l’Empire napoléonien a fini de sombrer. L’Empereur est exilé à Sainte-Hélène où il est prisonnier. 1815, sombre année pour la multitude de soldats qui firent flotter les Aigles à travers l’Europe.

Une poignée de vétérans refuse d’accepter la réalité. Ils ne peuvent croire au naufrage de l’Empire. Il faut agir pour délivrer des mains des Anglais. « Mon honneur s’appelle fidélité » : impossible d’énoncer cette sentence fleurant le nazisme et la SS, et pourtant elle résume l’intense histoire du général Charles Lallemand, qui s’est distingué en ces temps où l’extrême bravoure était monnaie courante. Il montra toujours une conduite intrépide, brilla en 1805 au soleil d’Austerlitz, à Iéna, en Espagne, lors de la campagne d’Allemagne. Enfin il sera, après l’exil de l’Empereur à Sainte-Hélène, à la tête d’une bande de quelques grognards qui refusent la réalité.

Le général se fait alors chef de bande ; mieux encore, il devient un gourou. Il attire près de lui, par son passé, sa prestance, son verbe, une poignée d’irréductibles prêts à tout pour l’Empereur qui ne saurait à jamais être déchu. « Ils étaient 120, peut-être 150, peut-être un peu plus encore », notent les deux auteurs, narrant l’étonnante épopée de ces « derniers des fidèles ». Ils veulent libérer l’Empereur. Aux vieux briscards et vétérans se sont joints des énergumènes délirants. Ils sont tous emportés par le même rêve. Dans cette vision, le paysan côtoie le négociant, le chenapan et l’errant. Dans les cerveaux de cette bande hétéroclite, les abeilles tourbillonnent.

La vision du chef est d’une obscure clarté. En un premier temps, il importe de s’éloigner des pays d’Europe. Il faut se rendre en Amérique. En ce nouveau monde sera fondée une base militaire qui saurait être définie officiellement comme une petite colonie dont les membres s’adonneraient à l’agriculture. On la baptise “le Champ d’asile”. Une parcelle de terre se trouvant à l’est du Texas est choisie pour l’implantation stratégique de ces forbans du réel. Ce no man’s land, terre oubliée de tous mais néanmoins revendiquée par les États-Unis en pleine expansion coloniale, officiellement appartenant au Mexique, est censé être une minuscule enclave française. Le souvenir de la Louisiane cédée par Bonaparte en 1803 aux États-Unis taraude peut-être les esprits… Les songes les plus fous se bousculent et embrasent les esprits.

Le général, emporté par sa fidélité à l’Empereur déchu, se met en tête de monter une expédition pour aller le délivrer et le sortir manu militari des mains des Anglais qui le détiennent à Sainte-Hélène. Cette bande hétéroclite va bientôt se déchirer. Lorsque l’être vit l’utopie, il glisse vite dans l’enfer.

Passionnés d’histoire et d’aventure, Anne Boquel et Étienne Kern, l’un et l’autre professeurs de lettres, content cette aventure extraordinaire et tout à fait méconnue. Cette épopée est l’illustration parfaite de l’expression « tomber de Charybde en Scylla ». Une inexorable descente en enfer. À l’emportement des hommes se joint le déchaînement d’une nature qui impose son implacable loi. Ce campement terrestre, isolé du monde, entouré d’Indiens anthropophages, de contrebandiers et de voyous, est emporté en un inexorable naufrage. Par un surprenant concours de circonstances, le peintre Théodore Géricault peint en 1819, soit deux ans après cette apocalypse terrestre, Le Radeau de la Méduse. Sur terre, la petite colonie a sombré corps et biens.

Explorateurs des abysses historiques, les deux auteurs réussissent un véritable exploit en narrant ce huis clos historique qui laisse le lecteur pantois devant le déferlement d’une démesure absolue. Ils troussent là un récit emporté, écrit d’une plume élégante fleurant parfois le XVIIIe siècle finissant. Quel plaisir de les accompagner au long de ce parcours tumultueux où la tragédie se vit au quotidien. Remarquable.

23 février 2014

BVoltaire.fr vous offre la possibilité de réagir à ses articles (excepté les brèves) sur une période de 5 jours. Toutefois, nous vous demandons de respecter certaines règles :

  • Pas de commentaires excessifs, inutiles ou hors-sujet (publicité ou autres).
  • Pas de commentaires insultants. La critique doit obéir aux règles de la courtoisie.
  • Pas de commentaires en majuscule.
  • L’utilisation excessive de ponctuations comme les points d’exclamation ou les points de suspension rendent la lecture difficile pour les autres utilisateurs, merci de ne pas en abuser !

Vous pouvez désormais commenter directement sur Boulevard Voltaire :

Pas encore de compte, inscrivez-vous gratuitement sur bvoltaire.fr

La possibilité d'ajouter de nouveaux commentaires a été désactivée.