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« Le paysan doit savoir ce que l’Église lui a dérobé : l’appréhension mystérieuse et directe de la nature, le contact instinctif, la communion avec l’Esprit de la terre. C’est ainsi qu’il doit apprendre à haïr l’Église. Il doit apprendre progressivement par quels trucs les prêtres ont volé leur âme aux Allemands. Nous gratterons le vernis chrétien et nous retrouverons la de notre race. C’est par la que nous commencerons […]. » Hermann Rauschning rapporte, dans son livre Hitler m’a dit, la vision du Führer afin de permettre aux Aryens de retrouver leur grandeur perdue. Dans ce discours illuminé, il fait l’apologie de la race, l’exaltation du sang, l’idolâtrie de l’État.

La vision qui inspire ce projet porte toutes les marques de l’utopie, à savoir la réalisation sur cette terre d’un gouvernement idéal censé être la concrétisation d’une conception imaginaire.

Le mot porte aujourd’hui une charge positive. L’utopie évoque le bonheur, la joie, la liberté, les lendemains qui chantent, l’émergence de l’homme nouveau, l’élaboration d’un monde idéal. Ces concepts optimistes cachent une tout autre réalité quand ils sont mis en application.

Frédéric Rouvillois, professeur de droit public à l’université -Descartes, a écrit hier L’invention du progrès : aux origines de la pensée totalitaire. Il développe aujourd’hui sa pensée et son analyse avec Crime et utopie en menant une enquête originale sur la naissance et l’essor du nazisme. Il voit dans le national-socialisme la réalisation d’un projet utopique au sens fort du terme. Ce faisant, il prend son lecteur à contre-pied. Il montre que la mise en pratique de l’utopie conduit inexorablement au totalitarisme. L’histoire du IIIe Reich est la parfaite illustration de cette assertion qui devient vite une démonstration convaincante.

L’avènement d’un monde de pureté édifié au nom de la race et du bonheur exige nécessairement l’élimination de tous les impurs qui ne peuvent que souiller la Cité idéale. La purification ethnique s’impose. Deux races ne peuvent coexister. L’Aryen incarnant la « race pure » a le devoir d’éliminer l’autre, le Juif, porteur de toutes les nuisances du monde. La lutte des races succède à la lutte des classes.

Au Moyen Âge, en et en Flandre, des adeptes illuminés, ivres de pureté, prônaient l’Apocalypse. Ils chantaient l’arrivée imminente du Christ Roi réapparaissant sur terre pour régner jusqu’à la fin des temps. Les disciples d’Himmler, eux, œuvrent pour l’avènement du millénaire nazi, lequel peut prendre des chemins bien déroutants.

Ainsi, dans une longue marche afin d’atteindre la société parfaite, il importe de tout réglementer. Le hasard n’a pas sa place en ce monde-là. Interdite, la fantaisie ; banni, le sentiment. Un monde d’ordre pour un ordre parfait. Le délire prend parfois des tournures cocasses. Himmler s’intéresse ainsi à l’alimentation de ses troupes d’élite. Interdit le tabac, l’alcool, la charcuterie, la viande. Vive le lait, l’eau minérale et les pommes de terre sans sel ! Les contrevenants seront rééduqués lors d’un séjour dans une Maison de la Mauvaise Alimentation. Une telle injonction délasse un instant au cours de ce voyage au pays du délire exterminateur… Il ne faut pas oublier que l’utopie est mortifère.

Frédéric Rouvillois nous invite à le suivre dans un passionnant et parfois déroutant voyage à travers le temps. On comprend bien que le nazisme n’est pas une mandragore née en une nuit au pied d’une potence. Il n’est pas un enfant né sans mère. Partant à la recherche de l’Aryen, l’auteur en trouve le modèle chez Tacite. L’auteur de De Germania a en effet chanté les vertus et la beauté des superbes guerriers blonds aux yeux bleus et au courage indomptable. Il y avait avant, dans un passé mythique, le royaume, à Thulé, des hommes-dieux.

L’image du surhomme se déploie avec une rude vigueur au XIXe siècle en ces terres de Germanie emportées par un nationalisme exacerbé. Toute une chante la supériorité de la race allemande. Historiens, anthropologues, archéologues, ethnologues, romanciers, auteurs de science-fiction et même musiciens déploient leurs visions racistes.

Avec une érudition allègrement maîtrisée, Frédéric Rouvillois montre que, loin d’être le produit d’une génération spontanée, le nazisme plonge ses racines profondes en un lointain passé.

Il rédige, avec Crime et utopie, un ouvrage incontournable. Il nous oblige à demeurer en éveil et à rester sur nos gardes. Non seulement il faut le lire, mais encore le remercier. Le sommeil de la raison…, on connaît la suite.

3 mars 2014

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