Editoriaux - International - Médias - Presse - 29 novembre 2015

Liberté de la presse : la Turquie frappe fort

Can Dündar est un journaliste engagé dans un pays désengagé de la voie de la liberté d’expression et qui n’en réclame pas moins son entrée opportuniste dans l’Europe : la Turquie. Pays qui, je l’ai écrit récemment dans ces colonnes, n’a jamais montré patte blanche à une Europe toujours combattue armes au poing, rêvant peut-être aujourd’hui de ressusciter l’Empire ottoman.

Rédacteur en chef du journal d’opposition au pouvoir actuel Cumhuriyet (« La République »), dont la ligne éditoriale se réclame de l’héritage du dirigeant laïc Atatürk (1881-1938), Dündar vient d’être écroué par la cour pénale d’Istanbul pour « divulgation de secrets d’État » et « appartenance à une organisation terroriste » (source : lefigaro.fr). Avec lui, un autre journaliste de Cumhuriyet a rejoint les geôles turques : Erdem Gül. La liberté de parole a donc un potentiel terroriste bien plus important que Daech aux yeux d’Ankara, à ce qu’il paraît !

Quant aux fameux secrets d’État, ils appartiennent plutôt à Polichinelle ! Il s’agit de la révélation, au grand public, de livraisons d’armes par les services de renseignement turcs à des groupes islamistes sévissant en Syrie. Armes interceptées malencontreusement par « la gendarmerie turque près des frontières » (source : lexpress.fr) Mais combien d’autres convois sont arrivés à bon port ? Mystère !

L’attaque étant la meilleure défense, face à ces révélations dérangeantes, le Premier ministre Ahmet Davutoğlu avait crié, en 2014, à la « manipulation électorale ». Car à Ankara comme à Pyongyang, on est sommé de ne regarder que le doigt de l’imbécile qui montre la lune idéologique ! Et à l’époque, Erdoğan – qui organise des meetings de femmes voilées sur notre sol, avec la bénédiction silencieuse du gouvernement français ! – promettait de « traquer » Dündar, un peu comme Robert De Niro (alias Al Capone), dans Les Incorruptibles, réclamant la tête de Kevin Costner (alias Eliot Ness).

Dündar ne s’en était cependant pas laissé compter, n’ayant pas hésité, depuis, à publier des caricatures de Charlie Hebdo après les attentats de janvier. Hélas, Erdoğan, dont le fanatisme religieux n’est plus à prouver, tient la Turquie dans une main théocratique de fer. Une main qui lorgne plus du côté de l’Arabie saoudite que des droits de l’homme. C’est ce pays qu’on voudrait voir siéger aux côtés, notamment, de l’Autriche, la Grèce : deux nations qui savent depuis longtemps à quoi s’en tenir à propos de la Turquie.

L’incarcération de Dündar et Gül incite, donc, fortement à penser que la laïcité jadis prônée par Atatürk ne constituait qu’une parenthèse contre-nature et que l’islamisme est génétiquement inscrit dans la Turquie. Les médias turcs seront donc de plus en plus malmenés s’ils ne suivent pas la ligne idéologique officielle, provoquant chez nous bien moins de remous que lorsqu’il s’agit de la Russie, pendant que Bruxelles laisse la porte ouverte à Erdoğan. Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes !

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