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Editoriaux - Politique - 12 juillet 2016

Libéralisme et nazisme, une parenté commune ?

Jean Quatremer écrit, dans Libération : « Le référendum, c’est l’exact contraire de la démocratie. » L’auteur est insignifiant mais la phrase mérite qu’on s’y penche car c’est un exemple quasi parfait du renversement des valeurs à l’ordre du jour. L’expression ne date pas d’aujourd’hui, c’est Nietzsche qui l’a inventée pour designer le concept selon lequel la morale helléno-chrétienne serait née du renversement du principe de volonté de puissance – principe de vie – par celui de culpabilité – principe de mort – (in Généalogie de la morale, 1887). Rappelons que Nietzsche a été, dans la propagande nazie, une importante source de justifications idéologiques, même si ses écrits ont été passablement falsifiés (voir Heinrich Härtle dans Nietzsche und der Nationalsozialismus, 1937).

En 1948, la Déclaration universelle des droits de l’homme consacre en apparence le retour à l’ordre « ancien » des valeurs, à savoir, pour simplifier, la démocratie et le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Je dis en apparence car cette observation fondée sur un texte à portée très générale ne résiste pas à une analyse plus fine des faits.

D’abord, il est tout à fait paradoxal d’imaginer un retour à des valeurs teintées de spiritualité, d’autant que la science au XIXe siècle a fait naître chez certains l’idée que l’on pouvait désormais se passer de Dieu, a fortiori à l’âge de l’atome et des manipulations génétiques. Autre élément troublant : 1815, 1870, 1918. Chaque fois, le christianisme en était sorti renforcé, pas en 1945 ; c’est même tout le contraire. Quant au droit des peuples, une vaste mascarade : référendums invalidés, catastrophes écologiques, bombardements des populations civiles – on devrait plutôt parler du droit des Monsanto, Texaco et autres Pfizer, directement ou par gouvernements corrompus interposés, à disposer du peuple. L’ordre de l’après-guerre consacre, certes, la liberté comme valeur suprême mais, semble-t-il, surtout celle de jeter Dieu aux oubliettes. En économie politique, le libéralisme devient l’optimum, mais un libéralisme débridé qui n’est rien d’autre que la liberté donnée aux individus de se distinguer par leur capacité à s’enrichir à l’infini selon un mécanisme aussi simple que brutal : plus vous êtes riches, plus les banques vous prêtent et plus vous vous enrichissez.

L’apparition, dans la période récente, d’un clivage profond entre le peuple et ce qu’il est convenu d’appeler les élites ; la concentration des entreprises en des monstres hors contrôle ; le discrédit de la classe politique dû à ses trahisons répétées par soumission à des forces supérieures ; l’omniprésence de la publicité qui est devenue, dans l’ordre de l’économie, ce qu’était la propagande chez les nazis, hier dans les couloirs du métro, aujourd’hui jusque dans votre téléphone ; l’augmentation exponentielle de la richesse des riches dans un monde en voie de paupérisation généralisée ; le recul de la liberté d’expression ; la répression des mouvements contestataires populaires, etc. Tout cela signifie quoi, si ce n’est un renversement vers le monde brutal antérieur à Platon, une énième tentative pour créer les conditions qui permettent de faire régner enfin la loi du plus fort ? Une tentative fondée cette fois non plus sur la violence brute mais sur la ruse, avec pour but non pas la domination d’une race mais d’une caste ! En somme, libéralisme et nazisme ont la même parenté.

Nietzsche, qui se plaçait par-delà le bien et le mal, eut cette phrase admirable : « On veut la liberté aussi longtemps qu’on n’a pas la puissance ; mais si on a la puissance, on veut la suprématie. » Lorsque je vois qu’un journaliste se pose en défenseur des élites contre le peuple dans un quotidien qui porte le nom de Libération, je dis non, Nietzsche n’était pas fou : il était visionnaire.

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