« Ubérisation » ! Tel est le nouveau mantra sémantique agité par tous les tenants de la branchitude des métropoles mondialisées. Dans le vaste supermarché de l’indifférenciation et du relativisme, l’« ubérisation » ne signifie, rien moins, que le nivellement progressiste par le bas, le paupérisme solidaire, la médiocrité partagée. En bref, il n’existe plus de métiers, mais autant d’emplois que de personnes sur Terre.

Passe pour des chauffeurs de taxi ou des apprentis Thénardier. Mais lorsqu’on « ubérise » la santé publique ou la nationale, il y a lieu de craindre pour la cohésion sociale tout entière. Dans l’hôpital public, autrefois sanctuaire de l’excellence médicale comme du service qualitativement rendu, l’« ubérisation » n’est que la traduction cynique d’un éco- néo-taylorien, que la réduction drastique des budgets et des moyens humains rendent quotidiennement invivable, pour les professionnels de santé comme pour les patients.

Quand le ministre de la Santé, , claironne qu’« en 2017, le “trou de la Sécu” aura disparu », osant jusqu’à déclarer que « l’histoire de ce quinquennat, c’est la fin des déficits sociaux, grâce à des réformes de structure pour mieux répondre aux besoins des Français » (Les Échos, 22 septembre), on peut dire que le toupet (euphémisme) ne l’étouffe pas. L’hôpital, comme le roi d’Ionesco, se meurt. Sous nos yeux incrédules. Et inquiets. De cela, le futur ex-ministre n’en pipe mot.

Quiconque a pénétré récemment dans ces oppressantes usines à soins est rapidement saisi par l’état de dégradation avancé des lieux, des prestations, de l’ambiance. La tension, le stress, la lassitude, l’agacement se lisent sur des visages où le dépit – par l’usure – a fini par se substituer au dévouement – par la vocation -, où le suicide le dispute au surmenage. La sinistrose érigée au rang de maladie nosocomiale. Le personnel infirmier et aide-soignant est en première ligne dans les tranchées insanes du capitalisme sanitaire.

En cause, notamment, l’ineffable « tarification à l’activité » (« T2A »), à laquelle, par ignorance, légèreté ou impuissance – sans doute tout cela à la fois –, la triomphante Marisol n’a pas cru devoir s’attaquer. Issue du « Plan Hôpital 2007 » – remplacé, depuis, par le « Plan Hôpital 2012 » –, la « T2A » subordonne la prise en charge financière non plus au soin particulier prodigué au patient, mais à l’activité globale comprenant, entre autres, ledit soin. Bref, ce n’est plus la prothèse de hanche qui est payée à l’établissement de santé mais un montant forfaitaire destiné à couvrir l’ensemble des frais prothétiques (actes anesthésique et chirurgical, éventuels examens sanguins, imagerie, hospitalisation, hôtellerie, etc.).

En d’autres termes, la « T2A », élément clé de la « Nouvelle gouvernance hospitalière » (sic), conduit les établissements de santé à opérer un sinistre bilan « coût-avantage » en privilégiant les pathologies les moins en raison de leur haut coefficient de rentabilité, ce, au détriment des plus graves. Il en résulte, par exemple, un raccourcissement des séjours hospitaliers au profit de soins à domiciles souvent plus onéreux et de qualité variable.

Forçats des blocs opératoires, machinistes des urgences, prolétariat sous-payé, les infirmiers sont devenus la variable d’ajustement budgétaire d’un système de santé à bout de souffle. Le dysfonctionnement de ces Hôtels-(sans)Dieu postmodernes est révélateur de l’indicible crise morale et spirituelle que traversent nos civilisations périlleusement matérialistes.

8 novembre 2016

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