Le 9 mai dernier, Génération identitaire a fait une “tournée de sécurisation” dans le métro parisien après l’avoir fait à Lille et Lyon. Que pensez-vous de cette initiative ?

Je ne partage pas du tout l’enthousiasme de certains devant une telle initiative. Ce n’est pas la première fois que des personnes bien ou mal intentionnées disent qu’elles vont « faire la police » elles-mêmes, puis tentent de passer à la réalisation pratique. Sans succès, évidemment. Car une chose est de jouer au « sécurisateur » du métro devant des photographes ou une caméra, autre chose est de faire le job 7 jours sur 7 et du matin au soir ! La sécurité publique est du ressort de l’État, pas du particulier – sauf exception, si l’on est témoin d’une agression, d’un crime ou d’un délit, cela va de soi. Mais l’initiative de Génération identitaire n’est pas le rappel de la loi, ou un appel recevable au civisme, un appel à la solidarité fraternelle, qui ferait par exemple qu’une rame de TER ne demeure pas silencieuse devant une agression. La « tournée de sécurisation » dont vous parlez est évidemment motivée par le désir d’aggraver et de surfer sur l’angoisse, la peur, qui a bien d’autres motifs, y compris irrationnels, que le malandrin, le voleur, le palpeur, le bruyant en groupe, que sais-je.

Si l’État n’arrive pas à assurer ses responsabilités en matière de sécurité, il faut bien envisager des solutions de remplacement ?

Il est très, très exagéré d’affirmer que l’État n’arrive pas à assurer ses responsabilités en matière de sécurité des personnes et des biens. Globalement, police et gendarmerie font leur job : la société française n’a jamais été plus sûre (le reste est propagande électorale de basse extraction, je le dis brutalement) depuis qu’elle est société. On n’a pas besoin de statistiques et de chiffres pour réaliser que notre espace public et notre vie sociale sont plus sécurisés qu’au XVIe ou au XIXe siècle, pris au hasard ! Justement parce que police, gendarmerie et justice font leur job.

Pas assez ? imparfaitement ? Insuffisamment au regard de nouveaux besoins, de nouvelles formes de vie urbaine et de nouveaux espaces publics ? Alors il faut avoir le courage politique d’en assumer le coût ! Prisons surchargées, condamnés qui ne purgent pas leurs peines ? Faut-il construire d’autres prisons ? Combien çà coûte ? Quels impôts supplémentaires ? Sait-on ce que coûte un détenu ? Beaucoup plus cher qu’un petit mendiant au feu tricolore ! Oui, je sais, j’exagère. Mais c’est pour me faire comprendre. On ne peut à la fois hurler contre la pression fiscale et souhaiter que les prisons soient plus nombreuses, les policiers plus nombreux et les tribunaux plus rapides.

Quels sont les dangers, les dérives d’une telle action ?

J’entends l’argument « technique » : eh bien, que les citoyens volontaires soient les suppléants bénévoles de la police insuffisante ! C’est là que mon refus est absolu, car les dérives dangereuses sont connues et sans exceptions. Il n’est pas de pays, pas de périodes historiques où les milices « citoyennes » ou « révolutionnaires », ou « bourgeoises » ou « paysannes » (et sans remonter aux « croisades des pastoureaux » qui dégénèrent en pillage des villes et en crimes, puis en répression féroce – 1251 et 1320) n’aient tourné en honteuse eau de boudin après avoir suscité des excès, des violences illégales, des vengeances personnelles, des violences ethniques, des stigmatisations d’une catégorie de gens « différents ». On a sous les yeux encore, ou une mémoire fraîche, ou les travaux encore pratiques, des « comités de vigilance », des militants de cage d’escalier ou de quartier, à Cuba, au Venezuela, dans la défunte RDA, ou dans l’Espagne franquiste ou l’Italie fasciste (se souvenir du film Una giornata particolare – Ettore Scola, 1977). La liste n’est pas exhaustive.

Rien ne remplace, dans ses tâches régaliennes, l’État démocratique, c’est-à-dire contrôlé par les élus. Le reste est du ressort de l’idéologie stalino-pinochétienne. Elle a fait ses preuves. On préférera l’État démocratique.

Et ses avantages ?

L’initiative mise en scène de Génération identitaire (j’aurais beaucoup à dire sur cette fétichisation de « l’identité » qui me donne généralement la nausée) a un seul avantage : elle révèle la crise des défenses immunitaires de notre société contre la tentation autoritaire d’un « ordre moral » de pauvre et médiocre mémoire. Voire pire.

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